Sourire et mourir de l’intérieur

J’ai utilisé cette phrase il n’y a pas si longtemps, pour exprimer ce que je ressentais 80% du temps en public. Je vais bien, je l’affiche sur mon visage, et au creux de ma poitrine, le vide continue à se dessiner, de plus en plus clairement.
Je vous souris mais à l’intérieur c’est une autre histoire. Je ris à vos blagues, et de bon cœur encore, et je ne me force même pas. C’est vrai, elles sont drôles, vos blagues (…des fois). Je suis contente d’être avec vous.
Mais ça ne suffit pas. Il y a toujours les voix, qui remplissent ma tête et tournent là où le vide prend sa place insidieusement.

« Je vais mourir ». Une mise en garde violente contre les petits désagréments de la vie. Tout prend une ampleur disproportionnée, et entendre cette phrase me prévient que là, c’est trop, c’est plus que je ne peux le supporter, qu’il faut que je m’en aille, et vite, encore. La dernière fois que j’ai entendu cette voix, c’est quand je me suis rendu compte que mon manager avait des fibres de pervers narcissique. Culpabilisation, deux poids deux mesures… Quand j’ai fondu en larmes en me disant que j’allais mourir au boulot, j’ai donné ma démission.
Cela fait quelque temps que je n’ai pas entendu cette voix. Ça me rassure, ça doit vouloir dire que j’ai fait les bons choix dans ma vie et que je me mets moins en danger. Ou alors ce sont juste les médicaments qui agissent ? Ce qui me chagrine, c’est que maintenant, une autre voix se fait entendre.

« Je veux mourir ». Une entrave dans mon avancement personnel. Ce n’est plus une mise en garde. C’est malgré tout le signe que là, maintenant, il y a quelque chose qui fait que je trouve que la vie ne vaut plus la peine d’être vécue. Avec, à nouveau, cette sempiternelle exagération de mes sentiments qui est si propre à mon état. Non, je ne veux pas mourir, ce n’est pas vrai, mais ma vie vaut si peu qu’elle pourrait disparaître à tout moment. Je l’entends beaucoup trop souvent ces derniers temps, cette phrase. Elle tourne dans ma tête. Peut-être parce que j’ai mis le doigt sur certaines choses.

Il y a peu de livres que je n’ai jamais pu finir de lire. (Même le Silmarillion, je suis allée au bout !)
Mais parmi eux, il y en a un que j’ai retrouvé chez quasiment tous mes psys. Il s’agit de celui de Philippe Labro. « Tomber sept fois, se relever huit ».

J’ai commencé à le lire en 2007, avant tout diagnostic. Chaque phrase résonnait, trop violente, trop honnête. Je ne suis pas allée au-delà des vingt premières pages, et j’avais déjà souligné la moitié des lignes, au crayon à papier, avec mes annotations dans les marges. Car oui, je suis de ces gens sans honte qui défigurent leurs livres à coup de pages cornées et de gribouillages de pensées personnelles.
Un livre, ça vit, vous voyez. Comme son lecteur vit en le lisant.
Et moi en lisant ce livre je vivais un peu trop la même chose que ce qu’il racontait. Alors je n’ai jamais pu aller au bout, je n’ai jamais su comment Philippe Labro s’est relevé une huitième fois. Peut-être qu’un jour je trouverai la force de finir ce livre. Ça me ferait surement du bien.

« Sourire et mourir de l’intérieur »… A l’hôpital, cette phrase a choqué les infirmières. Je suis du genre à dire les choses cash, sans enluminures. Ça m’a coûté de nombreux postes, car je n’entrais pas assez dans le moule à l’entretien. J’ai fait pleurer des psys en disant ce que je ressentais sans fioritures. J’ai mis mal à l’aise beaucoup de gens en exposant ma vision de la mort.

C’était marrant, l’hôpital. Toujours à l’heure aux activités, toujours présente pour un sport que je déteste mais que je fais avec ferveur (« De quoi vous punissez vous ? » »D’exister »), présente même pour la relaxation qui me faisait sentir mal comme jamais ou pour les groupes de confiance en soi qui ne servaient pas à grand chose pour moi.
J’ai encore été la bonne élève, comme à l’école où « on ne s’en faisait pas pour moi ». « Comme vous l’êtes toujours », m’a dit mon médecin traitant. Il faut toujours que je sois parfaite aux yeux du monde. Donnez moi un cadre et je serai la première de la classe. Il faut toujours que je sois souriante et de bonne humeur, c’est plus fort que moi, même quand je fais la gueule, je n’arrive pas à le tenir, je souris. Je souris et je meurs. Je n’existe que pour la satisfaction de l’autre. Mais retirez le cadre, et je suis incapable de le recréer… Il n’y a que cette envie de disparaître. Parce que je ne mérite pas ce cadre.

« Absence d’estime de vous-même », m’a dit mon psychiatre. Et la première psychologue. Et la deuxième psychologue. Et tout le corps infirmier.
Marrant ça, on dirait qu’ils ont tous mis le doigt dessus, alors que moi je ne le sens pas comme ça. Je sentais une extrême confiance en moi. J’avais oublié que confiance et estime ne sont pas forcément la même chose, et qu’on a besoin des deux…
Avec une seule aile, on ne peut que voler en rond… ou ne pas décoller du tout.

J’aime être avec vous, vous n’avez pas à vous sentir coupable de mon état de mort interne. Des fois, si j’ai le regard dans le vide, c’est juste que je fais le point sur ma vie. Est-ce qu’elle vaut encore la peine d’être vécue ? Est-ce que je ne m’inflige pas des contacts juste pour me punir ? Me punir de quoi ? D’exister, encore ?

D’où vient cette impression que je n’ai pas le droit de vivre ? Que je ne devrais pas être en vie ?

Je ne maîtrise toujours pas mes limites sociales. Je sais pourtant dire non, mais mon sens du sacrifice est encore plus haut que celui du martyr chrétien. C’est dire à quel point c’est ridicule !
Je vous aime, tous. Et ça m’épuise. Parce qu’a priori je ne m’aime pas moi. On m’aurait dit ça, je ne l’aurais pas cru. Je suis quelqu’un d’assez fier, mine de rien. J’ai l’impression de ne pas détester tout ce que je suis.

La dépression parle autrement.

Si j’étais la dernière personne sur Terre, je crois que je ne m’efforcerais pas de créer du beau, de recréer la vie, de faire en sorte que la flamme reparte. Je me suiciderais, parce qu’il n’y aurait personne pour qui je vivrais, et que ma vie ne vaut rien.
Et pourtant, j’ai « la rage de vivre ». Mes TS se sont toutes soldées par des échecs. Et dès qu’on me met en présence de quelqu’un, je déploie tout ce que je peux pour montrer à quel point je suis en vie.

J’ai la chance d’avoir globalement un entourage bienveillant, même professionnellement, des gens qui comprennent. Que je ne me lève plus les matins, parfois je ne me lève pas de la journée (« hypersomnie », dit le médecin). Que j’ai du mal à me nourrir, à me laver, à m’habiller. Et que dire de prendre les transports ! Cette semaine c’est encore une vingtaine d’heures que je passerai dedans. Lyon-Paris, Paris-Lyon, Villeurbanne-Bron, 12ème-14ème, C17, ligne 13, et tout autant de stimuli sensoriels. Je suis épuisée.
Je ne peux plus vivre seule, parce que je me laisse dépérir, parce que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue si je ne suis pas au contact des gens, mais le contact des gens me pousse à bout.

J’ai la chance de vous avoir, vous, qui me portez parfois à bout de bras, parce que les médicaments ça ne fait pas tout, et même si je fais tout ce que je peux, le suivi psychologique ne résout pas tous les problèmes en quelques mois.

J’espérais qu’avoir mis le doigt sur ce qui ne va pas aiderait, mais il y a ce qu’on sait, et ce qu’on sent.
Et pour le moment, je sens juste que je n’ai toujours pas le droit d’exister à mes yeux. Je ne sais pas pourquoi. Je sais que c’est totalement irrationnel. Je sais qu’un jour cette barrière sera levée.
Qu’est-ce que j’ai hâte.

Il est décousu, cet article. Mais au moins il laisse une trace ici de ce que je suis en train de vivre. La dépression, le burnout, l’hypersomnie, l’hospitalisation… C’est mieux qu’un fil Twitter : je le retrouverai sans peine quand ça ira mieux, et je pourrai me faire un high-five mental en me disant que ouah, j’ai bien évolué.

Je suis au fond, mais ne vous en faites pas. Moi, je ne m’en fais pas. Je suis encore loin d’être morte. Je suis juste tombée une énième fois (peut-être même plus que sept), et je me relèverai encore. Je suis déjà en train de le faire.
Après tout, ne suis-je pas en train d’écrire ?

Published byLia

Hobbite berserk à la plume acérée, aubergiste itinérante, éleveuse de peluches, geekàlunettes, mélomane, linguisticomane et psychocentrée : tant de centres d'intérêts, si peu de temps.

5 Comments

  • Georges

    30 janvier 2018 at 21 h 18 min Répondre

    J’aimerai te dire quelque chose, un mot, qu’on dit souvent, qu’on doit te dire souvent : courage. Je sais pas si ça t’énerve quand on te le dit, moi ça m’énerve quand on me le dit, mais c’est en même temps exactement ce dont on a besoin. Je te souhaite du courage. Du courage pour continuer de te battre, continuer d’avancer, courage pour garder cette lueur d’espoir qui brille en toi, car tu en as de l’espoir, ça se sent dans tes mots. Tu as l’espoir, tu espères qu’un jour tu y arriveras, tu t’imagines dans un futur, lointain ou pas, relire cet article en te disant « ah ouais j’ai réussi à avancer », c’est que tu as espoir en toi. Alors courage, continue de garder cet espoir.
    Tu sais Lia ça fait plus de trois ans que je te connais, et je t’ai toujours vue comme une personne incroyablement forte. Je me rappelle de tous ces moments où je craquais, où j’étais brisé-e, et toi qui m’écoutais, me réconfortais, trouvais toujours les mots justes, les mots exacts à mettre sur ce que je ressentais. Aujourd’hui hélas je ne peux te renvoyer la pareille, car je suis toujours en dépression, et ce n’est pas dans mes capacités, mais je te regarde, sur les réseaux sociaux, je suis ce que tu postes, et je suis heureux-se de voir quand tu partages des choses positives, et je compatis à ta douleur quand tu racontes la maladie. Je ne suis pas là pour toi, et je te présente mes excuses pour ça, mais je reste là, comme si je veillais, de loin, et je te souhaite tout le courage du monde pour continuer à te soigner.
    Et tu sais, je n’oublie pas non plus le conte d’hiver, et la plume. J’espère un jour y arriver, moi aussi.

    • Lia

      3 février 2018 at 18 h 11 min Répondre

      Merci beaucoup. J’ai toujours du mal avec le mot « courage », parce que je ne me reconnais pas comme « courageuse ». J’ai juste l’impression de ne pas avoir le choix.
      Je comprends très bien que tu ne puisses pas être présente, parce que la maladie dévore notre énergie. Ne t’en fais pas. Je sais que tu es là, et je n’en demande pas plus. Merci infiniment. Tu es là.
      Moi non plus, je n’oublie pas le conte d’hiver. It gets better.
      Je continue d’y croire. Et j’y crois pour toi aussi. Un jour, l’hiver passe. Et quand il revient, on est mieux préparé.

  • Manon

    31 janvier 2018 at 18 h 43 min Répondre

    Tu es en effet en train d’écrire, et pour avoir suivi ce que tu en disais ces derniers mois, c’est déjà un pas de géant. Tu as tout mon soutien Lia, même si ce n’est qu’une des petites cases de mon cerveau qui pense à toi régulièrement en espérant que tu vas bien – et que tu vas bien pour toi, pas parce qu’il faudrait aller bien (c’est un peu absurde comme concept, l’obligation à aller bien. Parce que ça fait aller plus souvent mal que bien, en fait).

    Coeurs et éléphants violets partout autour de toi, et si tes pas t’amènent au pays du Poui, j’ai un canapé toujours prêt à t’accueillir (il faudra juste me laisser le temps d’enlever le bazar qui est dessus. Oops).

    • Lia

      3 février 2018 at 18 h 00 min Répondre

      Merci beaucoup Manon 🙂
      Je reçois volontiers les cœurs, les éléphants et l’invitation. Je partage ton opinion sur les injonctions à aller bien. Elles sont souvent paradoxales et font effectivement plus de mal que de bien…
      Mes petites cases de cerveau à moi me disent régulièrement « Manon me manque », donc je me dis qu’il faudra vraiment que je te capte un jour soit au pays du Poui, soit chez le Poui actuellement !
      Prends soin de toi et merci encore (l)

  • KannTo

    8 février 2018 at 17 h 55 min Répondre

    Pleins de pensées amicales.
    Je ne m’inquiète pas pour toi, effectivement : tu as au centuple ce qui te permettra de surmonter cette période. Mais j’empathe (néologisme mon amour, mais j’ai pas mieux) fort sur ce que tu subis en ce moment et je ne peux que te souhaiter du courage dans cette épreuve, à défaut de pouvoir en assumer une partie du poids.
    A bientôt 🙂

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