Le Diagnostic

[Trigger warning : santé mentale, dépression, rejet, douleur morale… Je suis mauvaise pour les trigger warnings mais il me semble que cet article en a besoin. Simplement : tout ce qui suit a été écrit avec les tripes, plus que d’habitude. Donc lecteurs empathes que le sujet de la santé mentale touche, prenez soin de vous.]

Il y a eu un tout premier diagnostic dont je ne me rappelle absolument pas. Des livres, de l’apprentissage, je ne sais même pas si c’était un vrai diagnostic, j’étais trop jeune. Ce « surdoué » qu’on entendait balancé comme une insulte par les autres à travers la cour de récréation. Un mot qui ne veut rien dire, remplacé par d’autres qui veulent en dire encore moins.
Est-ce que c’était vraiment un diagnostic ?
Non, vraiment, je ne sais pas. C’était là, ça l’a « presque toujours été », et le mot ne venait pas de moi, mais je le savais déjà, c’était la conviction que je n’étais pas comme les autres.
J’ai pu en parler librement quand j’ai connu d’autres comme moi.
Et maintenant ?
Maintenant ça va. Je vis avec. Ça fait partie de moi et pour le coup, ça, je n’ai jamais lutté contre (je ne vois même pas comment je pourrais le faire).

Il y a eu un deuxième diagnostic plus de dix ans plus tard. Celui-là n’a pas été une surprise. Il est tombé comme je m’y attendais, au moment où je m’y attendais. « C’est typique d’un état limite. »
Peut-être même qu’il a conforté mon impression que « je me connais bien assez moi-même pour avoir besoin d’aller voir un psy ».
La psy qui l’a posé l’a fait maladroitement, puis m’a parlé de « commencer par éliminer les facteurs à risques ». J’ai eu l’impression d’être une voiture qu’on répare. Je ne suis jamais retournée la voir.

Il y a eu un troisième diagnostic, ou plutôt un deuxième diagnostic bis, encore cinq ans après. Celui-là n’a pas été simple à obtenir. Il a fallu cinq psys différents et un passage à l’acte pour que quelqu’un daigne me dire autre chose que « Vous n’écoutez pas ce que je vous dis, je ne peux rien pour vous » avant de me jeter dehors, ou « Votre problème c’est que vous ne savez pas choisir, c’est comme votre bisexualité ça. [j’ignorais mon asexualité à l’époque] Ça passera, je vais vous prescrire du Lexomil en attendant. »
Je ne sais pas à quel point les gens ont conscience du danger que représentent certains médecins pour leurs patients mais ça me terrifie. C’est navrant de m’apercevoir qu’il a fallu me pousser à bout, jusqu’à atteindre un état délirant, pour que des professionnels de l’écoute finissent par m’écouter.
Je ne sais plus comment ce diagnostic est tombé exactement. C’était pendant ce passage de ma vie suffisamment violent pour que ma mémoire le parsème de lacunes. Je me souviens toutefois des mots du psy, celui-là même qui m’avait prescrit des médicaments : « Je n’aurai pas le temps de vous prendre en charge. Allez voir quelqu’un d’autre. Tenez, voilà des contacts. Dites leur que c’est pour un suivi de borderline. »
Borderline. Borderline. Borderline.
On y revenait.
Les mots griffonnés à la hâte sur l’arrêt de travail enfoncèrent le clou. « Suite de TS avec trouble de la personnalité. Nécessite des sorties libres. »

Je n’admettais alors que difficilement avoir fait une TS. Mais reprendre le diagnostic de borderline dans les dents, c’était un échec pour moi. L’échec le plus total. J’avais vécu les 5 dernières années avec la certitude de pouvoir surpasser (peut-être même d’AVOIR surpassé) cet état. C’était oublier que ce n’est pas quelque chose qu’on surpasse, mais quelque chose qu’on accepte et qui nécessite des adaptations, parce que ça ne se soigne pas…
…et maintenant ?
Maintenant ça va. Comme pour le premier diagnostic, je vis avec. Je décrypte petit à petit ce que ça implique, je fais des expériences et je tombe souvent, mais j’apprends mes limites et j’y trouve des richesses. Dire que je n’en souffre pas serait mentir, mais la vérité, c’est que j’arrive à le contrebalancer et je ne le vis pas si mal.

Il y a eu un vrai troisième diagnostic peu de temps après, et si lui non plus n’a pas été une surprise, il a sans doute été celui qui a le plus créé de la culpabilité. Être frappée par un stress post-traumatique sans avoir fait la guerre ne pouvait que me donner l’impression d’être là pire des imposteurs. Et pourtant cela facilitait tellement la mise en place des pièces du puzzle. Cela traçait la route à suivre. Du temps, du temps, du temps mais pas que. Revenir point à point, déconstruire les mécanismes dangereux pour moi. Avec la certitude qu’il y avait quelque chose derrière, quelque chose de plus vieux, quelque chose qui avait conduit à. Mais quoi ?

J’avais l’impression d’avoir beaucoup avancé, beaucoup marché. Je l’ai sans doute fait.

Et puis cette semaine il y a eu un nouveau diagnostic. Et celui-là m’a prise de court. Je ne m’y attendais pas. Après un an de thérapie suivie, à avoir trouvé des arrangements, des solutions, accepté que « j’étais comme ça », posé des barrières, adapté ma vie à mes limites… Ce nouveau diagnostic m’est arrivé dessus comme un coup de poing dans le ventre, violent, assommant, étouffant, étourdissant. Je me suis sentie tomber. Je tombe toujours.

Nous parlions dépendance affective et angoisses. Besoin de guide et incapacité à m’exprimer. Phobie de sortir et épuisement. Gestion des émotions et rapport à l’enfance. Je décrivais l’interdiction que je me posais à exister, jusqu’à mes vingt-cinq ans environ (ce fameux moment où « j’ai voulu devenir le personnage principal de mon histoire »).

« Oui. Vous avez traversé une longue période de dépression durant votre enfance. Elle n’a jamais été exprimée, alors elle s’accroche. »

Non.

 

Non.

 

 

Non.

Ça, c’était impossible. Et d’avoir tout, toute l’évidence devant les yeux, parce que ça l’est, évident, parce que tout tombe juste pile en place, n’a absolument pas aidé.
C’était impossible.

Impossible parce que je ne pouvais pas faire ça à mes parents qui avaient vraiment tout fait pour m’élever de leur mieux.
Impossible parce que personne ne s’était rendu compte de rien. JE ne m’étais rendu compte de rien. MOI, adulte face à l’enfant que j’étais, n’avais JAMAIS même émis cette hypothèse. Je ne pouvais pas avoir été aussi aveugle. A côté de combien d’enfants qui souffrent serais-je aussi passée sans les voir ?
(Etais-je à mon tour devenue adulte aveugle face à ma propre soeur ?????)

Impossible parce que soudain, un lundi soir, comme ça, de nulle part, on m’assène la phrase qui semble alors marquer le plus gros échec de ma vie. La culpabilité est sans fin. ‎Je suis d’une vulnérabilité incroyable. Et même avec ça je parviens à maîtriser mes larmes devant la psy parce que…
Parce que non.

Parce que « je n’ai pas le droit ».

Envolés, les beaux discours pourtant si évidents dans ma tête, ceux que j’utilise alors que je suis en colère pour rappeler aux gens qu’ils sont ce qu’ils sont.
Envolée la logique la plus élémentaire du « j’ai le droit d’aller mal » que je suis la première à défendre.

Shutdown complet. J’ai tout coupé. Tout fermé. J’ai eu besoin d’en parler. J’ai envoyé des messages. Et puis je n’ai pas réussi à en parler. J’ai plaisanté pour éloigner les messages d’avant.

[Si vous avez reçu ces messages ne vous sentez pas mal. Vous n’auriez rien pu faire parce que je ne vous aurais rien laissé faire. Vous n’y êtes pour rien.]

Ce n’est pas seulement « je n’ai pas réussi à en parler ». C’est « encore maintenant je ne parviens pas à le vocaliser et l’écrire me fait pleurer toutes les larmes de mon corps. »
Heureusement, écrire met de la distance, rend les choses presqu’irréelles pour moi. M’écrire, c’est faire de moi un personnage. Je vous sers ce personnage en me disant que, peut-être, l’impact sera moins grand. Peut-être que si moi, je lis assez ces mots, je finirai par me dire que ça va.
Mais pour l’instant, à l’heure où j’écris ces lignes, il n’y a pas eu une minute où je n’ai pas eu des anxiolytiques dans le sang depuis que le diagnostic est tombé. J’en suis presqu’à chronométrer. J’ai commis l’erreur une fois de ne pas les prendre en temps et en heure et l’angoisse, la phobie de TOUT m’assomme. Le fait de me lever, d’aller au travail, de tenir mes obligations sous toutes leurs formes, tout a été un effort énorme.
J’ai maintenu ma vie sociale envers et contre tout, parce que j’avais donné ma parole. Je suis sortie, j’ai invité, je n’ai été seule que très peu de temps cette semaine. Je n’ai pour autant jamais réussi à parler. J’ai essayé une fois ou deux mais ai écarté le sujet aussi vite.
Je n’y arrive pas. Je n’arrive pas à le DIRE. Alors j’écris en pleurant, parce qu’il faut bien que j’essaie de faire passer une crise qui dure depuis une semaine.

Depuis mardi matin tourne en boucle dans ma tête la rengaine du « ce n’est pas possible ». « C’est un mauvais rêve », même. Je n’ai plus envie de me réveiller. Cela faisait longtemps que je n’avais pas été aussi mal et je ne sais même pas pourquoi.
J’ai l’impression d’être de retour au même niveau de douleur et de détresse qu’en 2014 et je ne comprends PAS pourquoi. Ce n’est qu’un diagnostic, un diagnostic évident même. Ce n’est pas une surprise. C’était il y a longtemps. Ça explique tellement de choses.

« Mais vous ne vous sentez pas mieux de l’entendre dire par quelqu’un d’extérieur ? »

Tellement pas.
Il y a des gens que le diagnostic soulage, pour qui entendre les mots permet de légitimer le mal-être. Pour moi, c’est le cas lors des diagnostics physiques (moi qui minimise souvent mes douleurs physiques, savoir que je ne suis pas hypocondriaque me rassure quelque part). Mais pas pour les diagnostics de santé mentale. Ceux-là empirent tout, parce que malgré mes études, malgré les gens sains de mon entourage, malgré le fait que RATIONNELLEMENT je sais que « dans santé mentale il y a d’abord santé », EMOTIONNELLEMENT cette foutue idée reçue que « je ne fais pas assez d’efforts / j’en fais des caisses » a quand même fait son chemin.
Je ne suis pas dans un état mental qui me permet d’accepter cette maladie. Et encore, s’il s’agissait d’une dépression maintenant, je ne dirais peut-être pas, même si j’ai déjà les mains pleines avec la gestion de mon état borderline.
Mais le fait qu’en plus, on parle d’une maladie qui se serait déclarée quand j’étais jeune, enfant, toute petite, qui aurait duré jusqu’à l’adolescence et au-delà, pour moi, c’est inacceptable. Pour plein de raisons. Parce que j’ai l’impression, tout d’abord, que mon HPI, mon état limite, je peux vivre avec, je peux trouver des solutions. Mais ça ? Comment vais-je faire avec ça ? Je me sens prisonnière, dans une impasse. Je ne vois pas comment vivre avec. J’ai envie de tout arrêter. Et puis aussi, surtout, parce que non, non, non. Pas les enfants. Pas moi. Pas moi enfant. L’innocence devrait être inatteignable. J’ai cette image de perfection que je ne veux pas briser. Mon plus grand traumatisme a sans doute été de naître, alors ‎je refuse de reconnaître que « je n’ai pas eu d’enfance » parce que ce n’est pas vrai et ce n’est pas juste. Je passe mon temps à pleurer l’innocence.

Et pourtant il va bien falloir accepter de revenir dessus pour reformuler ce « je n’ai pas eu d’enfance » bien maladroit, injuste, incorrect, et le digérer, pour pouvoir avancer. Et dire que la route est longue est sans doute l’euphémisme de la semaine, du mois, de l’année.

J’ai dit que 2017 serait l’année où chaque contrariété aurait son contrepoids positif. Même si ce n’est qu’à moitié vrai, disons que le mal-être de la semaine dernière a pour positif d’avoir conduit à ce diagnostic qui devrait débloquer quelques points.
Quant au mal-être lié à ce diagnostic lui-même, il m’est encore difficile de lui trouver un contrepoids positif dans l’immédiat, j’avoue. Mais je suppose que ça veut dire que je vais toujours plus avancer. Même si ça va prendre du temps. Beaucoup de temps.

Ce dernier diagnostic va être long à digérer. ‎Je ne sais pas par quel bout le prendre. Je ne comprends pas pourquoi il a à ce point tout bouleversé en moi. Pour l’instant j’essaie juste de maintenir une « vie normale » et des « apparences », comme toujours, en taisant l’angoisse et en évacuant comme je peux. A l’écrit.

Je ne vous cache pas que j’espère encore une porte de sortie miraculeuse, un « retour au soleil et tout ira mieux ». Peut-être que ça pourrait aller mieux un temps mais je replongerais direct… Il n’y aura pas de miracle et je dois faire face, mais je ne trouve pas encore les bonnes armes pour me battre, alors je survis.

Je suis seule face à un moi-même que je ne comprends pas, que je découvre. Je sais que je pourrais demander de l’aide, mais dans ma tête il est très clair que personne ne pourra m’aider. Je ne sais pas encore comment je vais faire. Je vais finir par trouver.

J’ai une impression de « passage initiatique pour pouvoir être moi, enfin ». Ou de « boss final à affronter seul alors que le reste de l’équipe (qui a été d’un soutien inestimable tout le long du run) a des armes inefficaces ».
J’aime bien l’image de boss final.‎
Parce que j’avoue que, quatre diagnostics, quelques suspicions non-creusées et deux-trois « mots en l’air » plus loin, je ne vous cache pas que j’espère très fort que ce diagnostic-là, c’était le dernier.

[Je ne ferme pas les commentaires mais pour des raisons évidentes, je vous demanderai d’y réfléchir à deux fois avant d’en laisser un, ou de me contacter de quelque manière que ce soit à ce sujet. Et n’essayez surtout, surtout, surtout pas de me TELEPHONER ou me faire PARLER. Écrire est suffisamment difficile. Rappelez-vous : du temps. Beaucoup de temps.]

Published byLia

Hobbite berserk à la plume acérée, aubergiste itinérante, éleveuse de peluches, geekàlunettes, mélomane, linguisticomane et psychocentrée : tant de centres d'intérêts, si peu de temps.

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