Ce que nous sommes

English version.

Et si vous n’avez jamais entendu parler d’X Japan par moi, vous pouvez vouloir lire mon Storify sur le sujet histoire de mieux comprendre ce qui se passe ici…

Un Art de Vivre. Souvenir d’un week-end mouvementé à Londres. La chanson est si longue qu’il m’a fallu ruser, mais l’article qui suit l’est encore plus. Préparez-vous un thé, installez-vous confortablement, je vous prédis une petite heure de lecture. En espérant que ça vous plaise ; moi ça m’a fait du bien.

Parfois, j’ai des phrases qui me restent en tête. Un peu comme ces chansons dont on ne connaît qu’une seule ligne de paroles, mais c’est celle qui tourne en boucle, revient, s’incruste.

« Je ne vis que pour ce moment. »

Cette phrase-là me tourne dans le crâne depuis le premier mars et je n’arrive pas à la remettre. Est-ce moi qui l’ai écrite il y a très longtemps ? Ou alors ce sont les mots de quelqu’un d’autre, un illustre inconnu sur Internet qui m’a marquée pour une raison ou une autre, un de mes livres préférés dont j’aurais oublié l’existence ?

J’oublie un peu trop vite, mais cette phrase est remontée, et elle persiste, incertaine.
N’est-ce pas plutôt « Je n’existe que pour cet instant » ?

Je vis les choses à fond, à deux cents pourcents. C’est donc tout à fait logique qu’une telle phrase s’impose à moi quand mon cœur se met à battre plus fort et que mes émotions s’emmêlent suffisamment pour que je ne puisse plus les nommer.
C’est tout à fait logique que cette phrase s’impose à moi maintenant.

 

Fin 2003 – les archives précises sont perdues.

Dernière année de collège. Lia, 13 ans, découvre beaucoup de choses à la fois.
D’abord le metal, avec une transition globalement assez classique « bon vieux rock bien rétro de Nostalgie » – « Nu metal qui passe à la radio » – « Ah tiens Rammstein ça a l’air bien ».
Ensuite la culture otaku, avec un prêt inattendu de DVDs d’anime, qui lui fait faire la transition (tout à fait cohérente à l’époque) « Harry Potter » – « Le Seigneur des anneaux » – « Mangas en tous genres ».
Enfin le Vide : le creux dans la poitrine, ce que son mentor de l’époque, avec qui elle passe ses soirées sur MSN, appelle « The Unnamed Feeling » quand elle essaie de lui décrire. L’angoisse, la dépression, l’hypersensibilité : toutes ces choses qu’elle avait déjà en elle depuis très longtemps, mais dont elle prend conscience seulement maintenant.

Lia passe beaucoup de temps sur Internet. C’est chouette, on vient d’avoir l’ADSL, elle vient d’avoir le PC dans sa chambre, enfin. Ce jour-là, au détour d’un forum, d’une fanfiction, d’une conversation, elle découvre le nom d’X Japan.

Lia est curieuse. Lia a toujours été curieuse. Internet est un endroit formidable pour les gens curieux. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, elle a trouvé des sites qui utilisent X Japan en musique de fond (on n’utilise pas eMule dans la famille : que du direct download.  A l’époque, c’était plutôt simple, finalement, même si ça prenait du temps).
Elle télécharge les quatre chansons qu’elle arrive à trouver.
Miscast, Silent Jealousy, X.
Et en double-cliquant sur la première de la liste, Drain, elle découvre X Japan.


4 mars 2017, Londres. #XDay

Cela fait une semaine que je dis à tout le monde que JE VAIS VOIR X-JAPAN EN CONCERT, avec un ton hystérique, pour la blague. CA VA ETRE TROP NUL, C’EST TROP BIEN.

Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec Europe, un de mes groupes fondateurs, que j’ai vu en novembre dernier. Le concert était si mauvais que j’ai failli quitter la salle. Je ne m’attends pas à mieux de la part d’X-Japan, quelque part. Je me protège peut-être de la déception, mais quoi de plus normal ? Je fais partie des dubitatifs de la reformation, des victimes des annulations à répétition et des promesses trahies. Je ne me tiens même plus vraiment au courant des dernières informations. Le visage pincé de Yoshiki sur toutes les interviews et ses selfies me rendent triste. Voir les autres membres vieillir me rend triste. Ce n’est pas mon X.
Mais je dois bien au moins un concert d’X Japan à la moi de 15 ans. Quand on a la chance de pouvoir réaliser un rêve, on la saisit. Même si c’est avec plus de dix ans de retard, et tant pis pour la déception potentielle.

Je ne suis pas la seule à suivre ce raisonnement. Finalement, c’est à trois que nous assisterons à ce concert : nous partons en bus avec ma femme (et fidèle compagne de voyage) Hime, et Camille nous rejoindra sur place car elle prend l’avion.
Nous n’y croyons tellement pas qu’Hime et moi nous organisons à la dernière minute, tant nous craignons une nouvelle annulation. Et finalement, les billets de bus sont pris, l’auberge de jeunesse réservée.

Après une soirée mise-à-jour-sur-X-Japan (nous avions raté quelques chansons, a priori, ayant lâché les informations aux alentours de 2009), et découverte du nouvel album de Stupéflip sorti le jour même, pour changer un peu d’humeur histoire de ne pas être dégoutées d’X avant même de les voir (spoiler alert : cet album est cool), nous manquons rater notre bus depuis Lille.
L’aventure commence bien.
Bon gré mal gré, point de côté et bronches asthmatiques martyrisées, nous attrapons quand même le Megabus et quittons la France sur le coup de 1h, pour une longue nuit de voyage. Ca y est : le X-Day commence…
Nous arrivons à Londres avec une heure trente d’avance sur l’horaire prévu, qui l’aurait cru ? Il n’est même pas 6h du matin, nous sommes larges niveau timing : de quoi aller découvrir notre auberge (qui s’avère être un vrai taudis, mais ne faisons pas la fine bouche), prendre un petit déjeuner, et dormir sur un canapé, le check-in n’étant possible qu’à partir de 14h.

(Il était quand même vachement confortable ce canapé…)

Pendant notre sieste/fin de nuit, mon téléphone décide d’un commun accord avec lui-même que se recharger, c’est pour les faibles. Cela faisait un moment qu’il avait des sautes d’humeur et des faux contacts, mais cette fois-ci c’est la bonne : à la fin de cette batterie, il ne se rallumera plus.
Pas de panique. Tout se passera bien. Hime a le numéro de Camille et vice-versa. Je coupe le réseau au cas où, quand même, histoire de pouvoir au moins prendre une ou deux photos.

Un message de Camille au moment présumé de son décollage : Zeus fait des ravages en France. Vent et tempête, son avion est cloué au sol. Il y a beaucoup de retard dans les vols, elle ne sait pas quand elle arrive.

Finalement, nous avons le temps de redormir (il s’agit d’être en forme pour ce soir), visiter un peu Londres (« On prend ce bus au pif et on voit où il nous emmène ? Allez ! ». Finalement, il nous a posées pas bien loin de King’s Cross et son quai 9 ¾, petit succès), marcher, profiter d’une impressionnante manifestation (March 4, march for… hashtag mindblown, hashtag punday), nous perdre dans Soho et tâcher de repérer un endroit où manger. Camille nous rejoint avec seulement deux heures de retard : il est 14h30.

Le temps de nous retrouver, manger, parler, re-manger, re-parler (cela fait longtemps qu’on ne s’est pas vues !), chercher un café, nous perdre, trouver un café, nous rendre compte que nous n’avons plus le temps, rendre le serveur chèvre, partir précipitamment (mais en ayant payé !), et il est l’heure de prendre le métro pour Wembley. J’ai un choc dans le métro : il y a une affiche pour We Are X… Il y a une affiche pour X Japan. Dans le métro de Londres.
D’un côté, c’est évident après tout. De l’autre, c’est incroyable pour moi. Dix ans plus tôt, c’aurait été simplement inconcevable.
Tout finit par arriver.

Mais pas le temps de s’attarder, nous sommes en retard.

Ma poisse des transports nous frappe et il nous faut surpasser les ratées de correspondance avant de parvenir au stade sans encombre, presqu’à l’horaire prévu. Dans le métro, j’essaie de deviner qui va au concert. D’habitude, j’y arrive, mais là, j’ai un peu tout faux. Bon, ce n’est pas grave : la longue file des gens qui sortent du métro nous guide bien jusqu’à la salle.

17h.
Il y a du monde devant l’Arena quand nous arrivons. Une file immense. Nous ne comprenons qu’après coup qu’il s’agit simplement de la file pour acheter les goodies. « L’entrée c’est par là ». Oh. Nous suivons le mouvement, passons la fouille.
Les cosplays ici et là sont bluffants, et font tellement plaisir à voir. Les gens font plaisir à voir. Il y a des représentants de nombreux pays, certaines Japonaises ont fait tout le trajet (avion, visa, réservations…) juste pour 24h et ce concert. C’est incroyable, ça parle de toutes les langues, je repère des Suédois derrière nous.
Les « We are X ! » résonnent dans tout le hall. Nous passons rapidement devant le stand de merch, juste pour constater ce qu’on pressentait : tout est horriblement cher. Tant pis pour les goodies. Et si on allait s’installer ?

Jusque là, tout se déroule comme un concert comme un autre, un parmi tant d’autres. Pourtant, l’atmosphère est déjà un peu différente.

C’est étrange, un fan de X. C’est dévoué et ça se sent. Et quiconque aime X est son ami, alors les liens se créent presque facilement dans la file d’attente. Nous discutons avec les autres gens qui attendent, prenons des photos, répondons aux « We are… »

Mais quand bien même nous entendons les basses des soundchecks derrière la porte, je ne réalise pas très bien ce qui se passe. Pourtant, à une époque, j’avais un radar. Si j’avais entendu cette basse…


Début 2006 – les archives précises sont perdues.

Si vous connaissez Lia, vous savez qu’elle n’est pas quelqu’un de visuel. Il lui faut des sons, des mots, des émotions. Les images la laissent froides, elle n’aime pas les films, elle n’a pas le réflexe de chercher une vidéo, une photo.

 La plupart du temps elle ne cherche pas à connaître les personnes derrière les notes, les mots. Parfois elle a des images mentales intéressantes et totalement fausses (elle a par exemple cru pendant dix ans environ que Claude François était un petit brun à moustache et lunettes. Ça lui semblait coller avec sa voix. Pas loin, Lia.). Souvent elle n’a aucune image du tout, à part les couleurs et les formes que lui évoquent les chansons et qu’elle n’a pas envie de gâcher avec des images imposées..
C’est ironique d’être fan d’un groupe classé « visual rock » quand on n’est pas visuel pour deux sous.

Cela fait bientôt trois ans qu’elle écoute X Japan, en découvrant simplement de temps en temps, au détour d’une page internet, des chansons qu’elle ne connaissait pas. Il fallait trouver des endroits où se fournir en X à l’époque, et ce n’était pas toujours simple ! 

Il faudra l’impulsion d’une de ses meilleures amies, sa « petite sœur », à qui elle a fait découvrir X et qui a creusé plus loin, pour qu’elle s’intéresse un peu à l’histoire du groupe.

Alors, à nouveau, Lia fait une découverte majeure, et ridicule : la musique n’est pas qu’un concentré de couleurs et émotions en elle. La musique est faite par des gens, pour de vrai : il y a des instruments. C’est une évidence, elle l’a toujours su, mais elle n’en a jamais bien compris les implications.

Avec X Japan, pour la première fois, elle s’intéresse à un groupe, et elle découvre qu’il n’y a pas seulement une entité « groupe », mais des gens à part entière dedans. Un batteur, un chanteur, deux guitaristes, un bassiste. Des instruments différents qui ont chacun une couleur, une saveur musicale, et des gens différents avec chacun une histoire et un caractère qui leur est propre.
C’est l’épiphanie la plus stupide qui soit !

Et puis, surtout, Lia découvre la basse. C’est fou, cet instrument, pourquoi elle n’en a jamais entendu parler avant ? (C’est faux : sa « petite sœur » fait de la basse. Lia n’a juste jamais rien compris). C’est fou comme c’est rond et doux et métallique et clinquant et vibrant un son de basse, et comme ça secoue, et comme c’est le meilleur son du monde et ça fait chaud dans le cœur.

Lia tombe un peu amoureuse de Heath, le deuxième bassiste d’X Japan. Ce n’est pas le meilleur bassiste du monde, mais il est bon et surtout c’est celui qui lui a fait découvrir la basse. Tout comme X lui a fait comprendre qu’il y avait des gens dans un groupe de musique, quelque part, et c’est ça qui compte. Et tout ça lui a donné envie de faire de la musique avec ses amis, un peu.

Avec cette découverte, Lia se passionne pour l’histoire du groupe. Elle veut tout voir, tout connaître, tout apprendre. Elle saura tout, les titres, les paroles, les noms, les dates, les caractères. Elle montera un groupe. Et puis elle va essayer de se mettre à la basse, tiens.

Lia n’a pas encore seize ans mais déjà besoin d’une raison de vivre. Celle-ci n’est pas plus mauvaise qu’une autre.


17h45
.
Les soundchecks sont terminés et nous pouvons entrer dans la salle. Grande surprise : contrairement à ce que je craignais, nous ne sommes pas si mal placées. Nous sommes très loin de la scène, mais pile en face, et les sièges sont ainsi faits que nous pourrons nous lever sans craindre de gêner la vue des gens derrière pour autant. Nous allons en prendre plein les yeux.

« Je ne réalise pas.
– Moi non plus. Mais ils ont encore un peu de temps pour annuler. Je n’y croirai que quand je les verrai en vrai. »

Je suis cynique à nouveau. Je ne veux pas trop y croire. Ils ont cette réputation d’être toujours en retard, d’annuler au dernier moment… Je redoute, toujours, cette déception, alors j’étouffe toutes les attentes que je pourrais avoir.

Pourtant, je sens l’excitation me gagner. Même si pour une raison ou une autre nous ne pouvons pas voir le groupe, j’ai très envie de voir le documentaire We Are X, qui constitue la première partie, et qui me fait un peu envie depuis que je vois les informations passer sur les pages d’X Japan et de Yoshiki. L’histoire de ce groupe m’a toujours fascinée.

Et puis je suis au milieu d’une foule de gens qui aiment X, qui les adorent, qui comprennent, et ça c’est magique, après avoir passé tant de temps à me faire rire au nez en disant qu’X était un de mes groupes préférés. Nous sommes assises à côté de deux jeunes filles asiatiques : l’une, directement à ma gauche, est taiwanaise ; l’autre est chinoise. Ca me fait immensément plaisir de reparler un peu chinois, même si j’ai perdu tout mon vocabulaire. Et discuter avec elles contribue à faire monter mon enthousiasme : elles-mêmes sont si heureuses d’être là ! Surtout la Taiwanaise, Christie, qui s’épanche sur son amour pour le groupe. C’est un vrai bonheur de l’entendre. Je crois que ça me fait du bien de partager avec des fans d’X Japan.
Je retrouve une passion, je renoue avec des choses… des choses bien enfouies.


2007 – courant novembre

Le lycée est fini, le groupe d’amis a éclaté, en un an Lia a perdu deux « petites sœurs » et un béguin. Mais la passion est toujours là, toute isolée qu’elle soit dans ce nouvel appartement.

Etre indépendante à même pas 17 ans, ce n’est pas évident.
Lia trompe l’ennui en écrivant, beaucoup, beaucoup, et en archivant. Ses souvenirs d’X, liés à d’autres souvenirs pas très agréables, sont un peu enfouis. C’est toujours comme ça, à chaque transition, elle détruit tout, et les événements de seulement quelques mois plus tôt lui apparaissent comme un rêve.
Pourtant elle continue à écrire.
Et dès qu’elle en a l’occasion, elle raconte l’histoire d’X Japan. Parce que c’est une histoire incroyable. Parce que c’est une musique tellement importante. Parce qu’il faut partager –avant de tout oublier.
Car Lia finira par oublier.

MP envoyé à une amie en 2007 pour lui résumer la folle histoire de X – maintenant que j’ai eu accès à plus d’informations, j’y trouve pas mal d’erreurs, mais les grandes lignes sont justes. Si vous ne connaissez pas du tout le groupe, je ne peux que vous encourager à cliquer sur les images et lire…

Camille me tend un mouchoir en papier. « Tu vas en avoir besoin. » Je le garde précieusement : je sais qu’elle a raison.
Avec nos nouvelles voisines, nous prenons des photos, immortalisons le moment, discutons.

 

Are we X yet?

Je suis ravie par ces rencontres. Ji (la Chinoise) et moi nous lançons dans une conversation vraiment intéressante sur l’art-thérapie, alors qu’il est 18h20 et qu’ils ont déjà vingt minutes de retard. X Japan est toujours en retard, ils sont encore pire que moi.
Pourtant, nous avons pu observer les techniciens chargés des poursuites grimper jusqu’à leur poste, et les caméramen se disperser dans la salle. Au milieu de notre conversation, le noir se fait, et l’écran géant descend.

Applaudissements, acclamations.

We Are X, le documentaire sur X Japan que je n’espérais même pas vraiment voir il y a seulement quelques mois, commence, et j’oublie tout le reste. Ils ne sont pas là, pas encore, mais leur histoire se déroule devant mes yeux.
Une histoire que je connais déjà beaucoup trop bien, toute en drames, en tranches de vie et en coups au cœur.
J’y retrouve ce que je savais déjà. Je découvre quelques points que j’ignorais. Certaines images, certaines phrases me tordent les entrailles, les photos de leur jeunesse, les souvenirs qu’ils évoquent, les témoignages de Toshi sur les abus psychologiques et physiques qu’il a vécus dans la secte… Mon cœur se serre.

Une scène me frappe, comme une petite épiphanie.
« [Yoshiki] était seulement dans ses vingt ans, mais tout son corps émanait la mort. »
Cette phrase de témoignage est suivie par la vidéo du leader, encore jeune et dans son époque de grande folie capillaire, en train de courir dans les rues en riant à gorge déployée. La musique est mélancolique. Dans ma tête, une étincelle. Mais oui. C’est ça. Ca quoi ? Je ne sais pas exactement. Mais c’est ça. Cette relation passionnée, cette danse sur la corde au-dessus du précipice. La vie sur un fil de lame, tu te coupes, tu tombes.
« Une conscience exacerbée de la mort », m’a dit ma psy. Je n’étais pas sûre de comprendre. J’ai compris. C’est ça. Vivre à fond parce qu’on sait, on sait qu’on va mourir.
A l’écran, Yoshiki rit, et les images changent et s’enchaînent.

C’est tellement facile de s’identifier à ces gens sur l’écran. Ces gens qui avaient l’âge que j’ai maintenant, qui vivent vite et mourront jeunes.
Ils expriment ce besoin maladif de faire tomber les barrières qu’on nous a imposées, celui d’être compris, compris à tout prix.
Alors Yoshiki explique, et explique encore, et parfois c’est difficile, les mots ne viennent pas bien.

Les petits désagréments de certains sont les traumatismes d’autres, et vice versa. Les « certains » et les « autres » ne peuvent pas se comprendre. Ceux qui nous voient pleurer ne comprennent pas nos larmes.

Ces gens sont morts, réellement pour certains, métaphoriquement pour d’autres dont les vies ont bien changé, et je réalise maintenant que je comprends peut-être pourquoi. A mesure que les images filent sous mes yeux, que les témoignages s’enchaînent, je ne peux m’empêcher d’éprouver cette effrayante proximité psychologique. Tout paraît tellement logique. Je comprends et réalise que certaines choses ne se soignent pas et que même en apprenant à vivre avec…
Ces gens sont morts et je mourrai aussi. Peut-être pas de la même manière. Comme je ne vis pas de la même manière.
Mais avec certaines problématiques tellement similaires.

« Pour créer toute forme d’art, je pense qu’on ne peut pas être dans un état d’esprit normal. C’est une guerre. », affirme Yoshiki. Ça aussi, ça résonne, tiens. Je sors mon carnet et note la phrase, rapidement, dans le noir. Il y a toujours quelque chose d’extrêmement rassurant à entendre un créateur parler de ses propres méthodes de travail. Je retrouve cette guerre, celle qu’on mène contre soi-même pour sortir les choses de sa tête et en faire quelque chose de beau.

Et puis, grandeur et décadence d’un groupe, vient le moment de la séparation. Cela fait quarante minutes que je sens que mon moral fait le yoyo, que je serre le mouchoir dans ma main.
C’est lorsqu’ils nous montrent des images des fans avant leur dernier concert que les digues sont rompues.

« Leur musique m’a sauvée. »

Avant que j’aie le temps de comprendre, les larmes coulent. Ce n’est qu’une phrase. Juste une phrase qu’on entend souvent des fans dire. Moi, je l’ai souvent dite, à plusieurs artistes, parce qu’elle est vraie. Et pourtant elle n’a jamais eu une telle intensité. Me voilà à pleurer silencieusement tant l’écho est fort en moi. Tout remonte. La moi d’il y a dix ans frappe à la porte de mon cœur et me rappelle ses cris, ses hurlements, les douleurs qu’elle s’infligeait, tout ce qu’elle a pu écrire en écoutant leur musique, tout ce à quoi elle a pu se raccrocher.


Février 2007

La boîte du CD vole à travers la pièce et s’écrase contre le bureau. Ca y est, cette fois-ci, elle est cassée. Le CD continue, lui, à tourner dans la chaîne.
Pourquoi faut-il que tous les gens et toutes les choses qu’elle aime lui fassent autant de mal ?
Pourquoi faut-il que tout prenne une telle ampleur pour elle, dans sa tête ? Elle ne va pas si mal, pourquoi faut-il qu’elle en fasse des tonnes ?

Lia pleure. C’est une douleur physique, juste au milieu du torse, un pic, une espèce de trou noir qui l’empêche de respirer. Depuis quelques années, elle l’appelle le Vide, elle ne comprend pas ce que c’est, et ça la rend dingue. Parfois elle arrive à le combler. La musique aide.
Ensuite, elle se rappelle que ceux qui font cette musique ont disparu, et elle hurle.

Elle se force à oublier les personnes pour mieux se noyer dans la musique. « All existence you see before you must be wiped out: Dreams, Reality, Memories, and Yourself. »

Elle ne les verra peut-être jamais mais ils sont toujours dans sa tête, et pour elle, dans cette chanson, sa violence, sa rage, ses paroles maladroites… tout est catharsis.

Ça me revient, toutes les recherches, le bouleversement, toutes ces choses déduites qui paraissent si logiques. Les longues interprétations écrites de Art of Life et The Last Song, qui ont tant à dire. Les nuits où je me suis endormie en pleurant parce que ça comptait tellement et que je ne les verrais jamais. Parce qu’ils étaient morts depuis dix ans.

J’en ai voulu à X pendant si longtemps, parce qu’ils sont aussi bien associés à mes meilleurs qu’à mes pires souvenirs. Cette période de ma vie était rude. Et pourtant… « Leur musique m’a sauvée ». Il faut que je l’entende de la bouche de quelqu’un d’autre pour réaliser que oui, c’est vrai, ça n’a jamais été aussi vrai pour n’importe quel autre artiste. Aucun autre groupe ne m’a fait à ce point plonger en moi, ne m’a à ce point fait tenir. Pendant plus d’un an, je n’ai vécu que pour et par eux, en tissant des liens avec ceux qui allaient devenir ma famille de cœur, qui m’a à son tour plus d’une fois sauvé la vie.
Dans un moment de flottement, je vois les branches de l’arbre des décisions de ma vie et quand je vois comme tant de choses reviennent à ce groupe, je pleure de tout mon cœur. Je n’avais pas réalisé que c’était à ce point.
Et je continue à pleurer pendant que le documentaire continue.

hide est mort. Plus de cinquante mille personnes sont à l’enterrement.
Les images s’enchaînent et je pleure toujours.

Les larmes se tarissent peu avant la fin, sur les mots de conclusion :
« Ceux qui portent des cicatrices s’appuient sur notre musique, pour traverser tout ça avec nous. C’est ça, notre son. Malgré toutes ces blessures, il y a ceux qui n’abandonnent pas leur futur et qui restent en vie. Notre musique parle à ces âmes. »

Je fais partie de ces âmes. Et parmi mes deuils, il y avait celui de ne jamais pouvoir rencontrer ce groupe qui a peut-être été celui qui m’a peut-être le plus bousculée, qui a écrit une part importante de la bande originale de ma vie.

J’avais, je crois, réussi à mener ce deuil. On ne peut empêcher les gens de partir, de disparaître. Mais on les incorpore. On en garde toujours un peu, au fond de soi. Un petit tic, une expression, un air qui revient parfois, des souvenirs. C’est vrai pour tout : pour nos proches, pour les moments que l’on a vécus, pour les choses que l’on a faites et qui sont terminées… Et pour tous ceux qui nous ont inspirés. X fait partie de moi, maintenant. C’est un petit bout de mon identité, au même titre que plein de choses. Une partie à la fois perdue dans la masse de tout ce qui me constitue, et à la fois un morceau de moi immense. C’est fou de constater à quel point certains éléments peuvent être fondateurs… C’est fou qu’un simple film puisse à ce point me rebalancer tout ça à la gueule.

Mais le documentaire touche déjà à sa fin.
Par flash, chacun des membres apparaît tour à tour. Ceux qui sont partis, ceux qui restent. Et la voix off de l’introduction que j’ai entendue tant de fois résonne.
« Introducing… X – Japan, Japan, Japan… »

Je compte. Il n’y a pas Amethyst, il n’y a pas « We will show you the place where dreams and life become one », mais ce n’est pas grave, je sais très bien comment ça se passe. Trente fois, la voix répétera le mot « Japan », qui résonnera à travers la salle au rythme de mon cœur…

Mais non, la voix ne répète pas trente fois le mot « Japan ». C’est plus court. Nous ne sommes pas au Last Live. Ce n’est plus ce X là. Il en faut peu pour me déstabiliser.
Sur un vingt-et-unième « Japan », l’image se fige et l’écran devient noir.
Mon cœur s’arrête. Je m’attendais presque à ce que Rusty Nail démarre directement… non ?
Avec une telle fin, je me dis qu’ils ne peuvent qu’enchainer directement. Il est 19h30, le concert avait été annoncé à 20h30. Mais ils ne peuvent pas nous laisser comme ça, pas maintenant. Pas après ça.
Mais il n’y en a pas eu le bon nombre. Pourtant ce serait une belle transition. Non ?
Moment de flottement.

Si.

Les notes de clavier de Rusty Nail résonnent, en boucle. Les lumières s’affolent, l’écran remonte lentement. Je suis tellement sidérée que j’oublie d’applaudir, de crier. Je me lève précipitamment et tout le monde autour de moi semble faire de même. Dans la lumière bleue qui baigne la scène, sous les faisceaux blancs qui marquent le rythme, on distingue quatre silhouettes, toutes petites depuis où l’on est. Peut-être que cette fois-ci j’y suis. Peut-être qu’ils ne vont pas annuler. Peut-être que… Peut-être qu’ils sont là aussi.
Peut-être qu’ils sont là.

« Alright London ! ».
C’est l’annonceur de Prologue~World Anthem. Ou ça y ressemble. Je connais le speech par cœur… La seule différence, c’est qu’il s’adresse à nous, cette fois. Pas à un public que j’observe à travers un écran.
« Je veux vous entendre crier ! »
Je voudrais crier mais je n’y arrive pas. Ma voix reste étranglée dans ma gorge.

Un par un, il énumère les noms. La liste est plus longue que celle que je connais.
« On vocals, Toshi… TOSHI ! »
Les gens s’agitent autour de moi, crient, j’ai les lumières dans les yeux et les jambes qui tremblent.
« On bass, Heath… HEATH ! »
Oh dieux. C’est vrai, ils sont là, il est là. Et c’est mon heure. Je reprends mes esprits et je crie à mon tour. « HEAAAAAAAAAATTTTHHHHHH ! » J’entends que je ne suis pas la seule. Ça faisait douze ans que j’en rêvais.
« On guitar, Pata… PATA ! »
Chaque clameur est répétée par le public, tiré de la torpeur dans laquelle le documentaire l’avait laissé. Un écho pour chaque nom, des applaudissements. Ils sont là.
« On guitar, Sugizo… SUGIZO ! »
J’ai un sursaut d’incompréhension. L’introduction que je connais par cœur est celle d’il y a vingt ans… J’attendais un autre nom, un nom qui ne viendra pas.
« On bass, Taiji… TAIJI ! »
Le public hurle toujours et moi je bloque, toujours perdue. Ils ont appelé Taiji. Je m’attendrais presqu’à le voir lever le bras avec son air désabusé. Mais non. Nous avons vu sa tombe dans le documentaire. Et fatalement…
« On guitar, hide… HIDE ! »
Le public est plus bruyant que pour tous les autres noms rassemblés. Sugizo pointe vers le ciel. hide a toujours été le chouchou. hide est toujours présent dans les cœurs. hide est toujours un membre à part entière du groupe.
« And on drums and piano… YOSHIKI ! YOSHIKI ! »
Les cris sont encore plus forts. Yoshiki, dès le depart, se pose en maître incontesté. Le documentaire ne laissait pas de place au doute : X Japan, c’est Yoshiki. On le sent directement : un faisceau de lumière blanche éclaire le maître qui fait face au public, les bras en X. Les autres restent dans l’ombre. Le public est totalement réveillé.
« WE…ARE… XXXXX ! »

Une forêt de bras croisés se lèvent, Yoshiki s’assoit. Quatre coups de cymbales, et enfin la véritable introduction de Rusty Nail retentit. C’est un peu le chaos dans ma tête. Beaucoup d’informations à la fois. Christie, à côté de moi, filme la scène, nous filme nous.
C’est l’heure de faire la fête.
Le public chante.
X Japan joue devant nous. En vrai. Pas sur un écran.
Pas comme dans le salon, avec le vidéo-projecteur. Nos enceintes étaient bonnes, mais elles ne remplacent pas ces riffs de guitares qui cognent, résonnent à l’intérieur, ni les cris des 12 000 personnes autour de moi.

Nous avons attendu ça pendant si longtemps, nous n’osions même plus attendre. J’avais arrêté d’espérer, d’y croire, mais le sort a fait que je suis là. Plus de dix ans après…

« Dore dake namida o nagaseba… »

Chers Japonais, pari gagné : tout le public chante en chœur des paroles en japonais. Oui, il aura fallu du temps.
Mais ça marche. N’arrêtez pas de chanter en japonais. C’est aussi ce que nous voulons.

Je me perds dans les paroles, dans les lumières et lasers, dans les effets visuels à l’écran derrière le groupe. La chanson se termine et je suis branchée sur le 230.

« WHAT’S UP, LONDOOOONNN ? »

Le public est en délire. Toshi nous parle. Il est en face de nous. Et sans transition, ils enchaînent sur Hero.
Je ne connais pas Hero –enfin, si, je connais la version classique. Ne nous mentons pas, avec tous les projets différents de Yoshiki, je suis un peu perdue dans les dernières chansons. J’ai fini par me dire que de toute façon, la limite entre X Japan et Yoshiki était quasi inexistante. Les identités sont totalement confondues maintenant, encore plus que dans les années 90.
Je chope les paroles au vol : Toshi nous encourage à participer en nous les donnant. Tout le public chante. On n’est peut-être pas cinquante mille, mais on n’y met pas moins de cœur.
Je remarque que la voix de Toshi tire toujours autant dans les aigus, sans doute plus qu’avant, même si j’ai l’impression que sa voix est plus travaillée qu’avant. En même temps, pas si surprenant…
Et il se plie toujours en deux en levant les bras. Certaines choses ne changeront jamais.

A la fin de la chanson, Toshi s’adresse à nouveau à nous :
« Finally, we are here: WEMBLEYYYY! We’ve been waiting for this moment for a long long time! »

A côté de moi, Christie, avec qui j’avais parlé des progrès colossaux de Toshi en anglais se penche pour me dire « See? He’s like a native! »
Je n’irais pas jusque là, mais c’est vraiment impressionnant. On est loin de l’intro de Kurenai sur Blue Blood, pour sûr…

Toshi laisse le micro à Yoshiki qui nous rappelle : « Ce soir, nous jouons avec TAIJI et HIDE ! »
Le public acclame. X Japan compte bien 7 membres maintenant.


23 juillet 2011

« Taiji est mort. »

Après 10 mois en Chine et une semaine qui lui a fait voir l’Est puis le Nord de l’Inde, Lia et son copain de l’époque arrivent à Delhi. Ce voyage a déjà trop duré, elle n’en peut plus, l’Inde est un traumatisme, elle déteste être ici, elle veut juste rentrer, elle veut des nouvelles de ses gens, ceux qui la comprennent et qu’elle comprend, elle veut oublier l’oppression qu’elle ressent dans ce pays. Elle emprunte l’ordinateur de l’hôtel pour regarder ses mails, pour la première fois en dix jours.
Et là, posté deux jours plus tôt, on lui apprend. Taiji est mort.

Elle ne sait pas quoi faire de cette information. A ce moment-là, elle est loin de tout, loin d’elle-même, des passions qu’elle a pu avoir des années plus tôt. Taiji est mort peu après ses 45 ans, si elle a bien compté. Elle se surprend à se rappeler de sa date d’anniversaire. Elle les connaissait toutes à l’époque. Elle savait tout. Mais elle a tout étouffé, tout effacé. X, c’est loin.
Pourtant… Pourtant Taiji est mort. Et elle a une boule dans la gorge. Pas si loin que ça. X, c’est toujours un peu là.
Lia ressort son baladeur. Perdue au milieu de Delhi, épuisée, elle a besoin d’écouter Endless Rain.

Yoshiki lance alors la première salve de « We are », suivi par Toshi. Le public s’est bien échauffé pendant l’attente du début du show, mais pouvoir le faire en réponse aux membres du groupe prend tout de suite une autre dimension…

Ils enchaînent avec Jade, chanson élue à l’unanimité de moi-même « frustration musicale du groupe ». L’intro est dingue, pyro dans tous les sens, des flammes rouges font des X sur scène, je m’autorise mon premier headbang. Le couplet fait la part belle à la basse, et ce n’est pas pour me déplaire. Mais le refrain retombe comme un soufflé. J’avais déjà entendu cette chanson en version studio, mais en live, le contraste est encore plus flagrant. Le pont et le solo de guitare (quoique très différent de solos mélodiques du bon vieux X que j’aime) reprennent les sonorités metal ultra efficaces de l’intro, et… pouf, refrain qui retombe. Heureusement, Toshi fait allègrement participer le public en nous tendant le micro. Je n’ai aucune idée des paroles, mais je les attrape au vol. Une chose bien, c’est que les paroles anglaises de X sont souvent plutôt faciles à mémoriser. Comme le power metal. En même temps, X, c’est un peu du power metal parfois.

Jade se termine à grands renforts de flammes et de ces riffs accrocheurs (et tellement trompeurs, la frustration musicale persiste jusqu’au bout). Exclamations et applaudissements, avant que Toshi nous propose d’entendre la voix de Yoshiki, qui fait appeler Pata et meuble en attendant. Je ne sais pas s’ils ont des problèmes de son, mais j’ai l’impression qu’ils ont du mal à communiquer entre eux.

Pata arrive sur scène sous les vivas de la foule. « Il s’est enfin rétabli », nous dit Yoshiki, et la nouvelle est chaleureusement applaudie. Il s’excuse à nouveau pour le report du concert de 2016 et fourre le micro dans les mains d’un Pata à l’air un peu embêté et gêné. « I’m back in London », nous dit-il avant de refourguer le micro, saluer sous les applaudissements, et vite prendre la fuite. Certaines choses ne changent pas ; Pata n’aime visiblement toujours pas trop la lumière des projecteurs…

Yoshiki prend ensuite un temps pour s’excuser également du retard de l’album (rires francs dans le public). « Mais on n’aurait pas pu ajouter les chansons qu’on a maintenant ! Croyez-moi on en est à 99%… Je sais, personne ne me croit plus de toute façon. »

Sachant que l’album était à 90% en 2015, je suppose qu’il y a de l’avancée, mais non, plus personne n’y croit. Yoshiki, comme tous les grands créatifs que je connais (et même les moins grands, ça semble être un mal très répandu), s’éparpille entre ses projets. On aura l’album quand on aura l’album et c’est tout ce qui compte : mais le voir s’empêtrer dans ses explications a un aspect extrêmement comique.

« Mais bon, vu qu’on peut encore, on va ajouter une petite touche à cet album, et pour ce faire on va enregistrer vos voix ».
Acclamations.
« Toshi va vous apprendre. »
« I’m your teacher », s’exclame Toshi. Nous rigolons. Il a l’air de prendre son rôle très au sérieux. « Kiss the Sky », nous annonce-t-il, mais Yoshiki ne l’entend pas. Il commence à jouer du piano, puis s’interrompt pour prendre le micro.
« Cette chanson s’appelle Kiss the Sky.
-Mais je leur ai dit ! », s’indigne Toshi.
C’est un sketch, de ne pas réussir à communiquer à ce point. Et ce n’est que la première fois. Je les vois sans arrêt triturer leurs oreillettes, alors je me demande à nouveau s’ils n’ont pas un problème de son.

Yoshiki joue alors l’air de Kiss the Sky, et le public chante par-dessus. Ce n’est pas la première fois qu’ils le font et certains connaissent déjà l’air -pas très complexe au demeurant. Yoshiki, ne voyant pas Toshi partir, reprend le micro : deuxième faux départ. « Mais ils la connaissent ! », explique Toshi. « Ah bon ? Bon, alors on y va directement : Toshi chante, et vous faites comme lui en faisant wowowo. »

Toshi, ne voulant pas perdre son statut de prof, nous fait donc répéter « Wowowo », en décomposant les syllabes. On est sur du cours très élaboré : à nouveau, je rigole fort. Il est marrant, ce Toshi !

Enfin, ils commencent la chanson pour de bon, et nous répétons les wowowo.  C’est un peu le chaos, tout le monde ne sait pas exactement quoi chanter, il y a des chances qu’on se trompe, mais on agite quand même les bras en rythme. C’est un beau moment d’échange et toutes nos voix se mélangent. J’adore les chœurs du public, ça fait partie de mes points sensibles sur une chanson… surtout sur la levée de voix que nous fait faire Toshi à la fin. Emotion.

« Merci, grâce à vous on va enfin pouvoir finir cet album ! Wowowo ! »
Rires, à nouveau. Mince, Toshi et Yoshiki sont drôles !

Yoshiki part sur une introduction de piano que je ne reconnais pas. En fait, c’est toute la chanson suivante que je ne connais pas, mais elle souffre à nouveau de cet aspect « ultra badass mais en fait non ». Pas grave, je headbangue quand même. (J’apprendrai par la suite qu’il s’agit de Beneath the Skin, une chanson du super-groupe S.K.I.N. dont Yoshiki faisait partie avec Gackt, Miyavi et Sugizo. A nouveau : je ne comprends rien aux chansons récentes d’X Japan qui semblent toutes provenir de projets persos différents. S’ils les incluent au nouvel album ça va être un sacré patchwork, c’est encore pire que moi avec ma méthode d’écriture…)

Le style est différent mais pas déplaisant et…
« Hé ! Heath joue AUX DOIGTS. IL SLAPPE. »
OK. Cette chanson est ma nouvelle chanson préférée.

…Bon, d’accord peut-être pas. Mais la partie basse est vraiment dingue. Je suis aux anges et je saute un peu dans tous les sens. Hime me canalise et j’arrête de la fouetter avec mes cheveux, mais je continue à faire la fête. Ma seule déception est le clair manque de twin guitars sur le solo. J’espère que ce ne sera pas le cas pour toutes leurs nouvelles chansons…

A la fin de la chanson, j’ai la tête qui tourne un peu. Je décide de me calmer et ça tombe bien : le rythme s’apaise un peu, Pata enchaîne directement sur son solo, et c’est sympa de le voir occuper l’avant de la scène. Il tease le public en jouant le début de Standing Sex, mais ne va pas plus loin et Heath arrive sur scène pour jouer son solo à son tour.

Je suis partagée. C’est Heath. Il est là, devant moi (même si un peu loin, plus près qu’il l’a jamais été malgré tout), en chair, en os et tout en jambes, avec sa démarche habituelle et caractéristique de celui qui a l’air toujours surpris de se retrouver aussi grand. C’est bien Heath, pas de doute, et je suis ravie… Mais le son de la basse est dégueulasse, la distorsion est trop présente (je n’aime vraiment pas la disto sur la basse), le jeu de basse (au médiator) me laisse perplexe (surtout après le morceau précédent) et…
« Mais pourquoi il joue des accords sur une basse ? »

Pata et Heath jouent un moment ensemble, les instruments grésillent et c’est presqu’un soulagement quand ils arrêtent. Un certain goût de déception quand je sais à quel point tous les deux ont un niveau dingue…
…heureusement, déception de très courte durée, car la boîte à rythme de l’introduction de Drain prend le relais et dès le premier beat je deviens positivement hystérique.


1er janvier 2007 (disons 1h du matin)

« Et toi, c’est laquelle ta chanson préférée ?
– Drain.
– Oh. Je ne la trouve pas terrible. Je préfère Kurenai.
– Ben… je pense que Kurenai est la meilleure chanson d’X Japan. Mais ma préférée reste Drain.
– Mais du coup ta chanson préférée n’est pas la meilleure ? »

Ça paraît évident à Lia, mais ça ne l’est pas pour tout le monde, et elle ne sait pas comment expliquer.

C’est le premier nouvel an qu’ils passent tous ensemble, le premier d’une longue série. Ils sont rassemblés par le sort et par des passions communes, surtout une, celle d’X-Japan. Deux cousins, trois amies, une basse, une guitare, un clavier, une batterie, un micro. Ils font de la musique ensemble, et ce n’est pas glorieux, mais c’est quand même chouette. Et ils sont heureux de se retrouver, sans savoir que ce nouvel an sera décisif.

 « Drain, c’est celle avec laquelle je t’avais réveillée ?
– Non, ça c’est Miscast. »

L’histoire remonte à 2004, quand, alors qu’elle traînait à se lever un matin pendant les vacances, son cousin lui avait discrètement allumé le baladeur (elle s’était endormie avec ses écouteurs) et avait lancé la première chanson qu’il avait trouvée. Lia ne peut plus entendre Miscast maintenant. Elle lui voue une certaine haine viscérale.

Drain, ce n’est pas pareil. Elle a déjà passé des après-midis à l’écouter. Elle a déjà vidé plus d’une fois tout ce qu’elle avait sur le cœur grâce à Drain. La musique d’hide, les paroles de Toshi, c’est son garde-fou, sa rage, un morceau de son autobiographie (avec Art of Life mais Art of Life ça ne compte pas).

A posteriori, c’est logique : elle a toujours préféré le metal indus, et peut-être bien même que Drain a été ses premiers pas dans le genre.

Ils échangent encore un peu et finissent par s’endormir. 2007 sera une année surprenante et riche en émotions. Et que dire des dix autres qui suivront…

Toshi (en tee-shirt, ce qui pour une raison que je ne m’explique pas lui donne facilement 20 ans de moins. Vous êtes sûrs que ces gens ont cinquante ans ?) rejoint Heath et Pata sur scène et une voix annonce « Drain ! ». Je crois avoir mal entendu, je ne sais pas trop, je ne suis déjà plus là, à sauter partout et devenir folle en headbanguant et en beuglant les paroles.

« Dry out, I want to be free… »

Cette fois-ci je n’ai pas mal entendu, je me tourne vers Hime : « C’est hide qui fait la deuxième voix ! » Elle ne m’entend pas, je repars dans la chanson.

La basse est ouf. La guitare est ouf. Yoshiki n’est pas là et ce n’est pas grave, ce n’est pas sa chanson, il est déjà bien assez présent partout ailleurs et moi je suis en train de voir ma chanson préférée en concert alors que je ne m’y attendais pas du tout, je suis aux anges. Christie rit de me voir à ce point décoller.

Je ne m’arrête pas un instant de bouger et hurler. Toshi annonce « HIDE CHAAAAN » pendant qu’en voix off, hide continue de faire la deuxième voix du refrain, plus clairement qu’au début.

« Let me drain – my feelings out – lough like a drain – my emotions scream… LET ME DRAIIIIN ! »

Le dernier cri de Toshi résonne jusqu’au fond de moi. Je sens que la Lia de quinze ans entrouvre de plus en plus la porte. Il s’en passe des choses dans ma tête, dans mon cœur qui bat la chamade, tout vibre, c’est incroyable de vivre ça. Mon corps est secoué et je dois m’agripper au siège pour ne pas tomber.

Toshi, Heath et Pata sortent de scène sous les acclamations, et l’atmosphère devient planante. Du bleu, des planètes sur le grand écran, et une silhouette entre côté cour. Nous sommes loin, nous ne voyons pas bien, à part un long… manteau ? Robe ? Et des cheveux clairs ?
« C’est Yoshiki ? »
Mais non. Dès que la silhouette sort un violon, je comprends.
« C’est le solo de Sugizo ! »

C’est vrai, Sugizo fait du violon… C’est vrai, je l’ai même un peu connu grâce à ça. Après tout, ma « petite sœur » de l’époque s’était mise au violon grâce à lui.

Nous nous rasseyons pour profiter du spectacle. Avec ces lumières, ces couleurs, nous voyageons littéralement sur une autre planète. L’espace d’un instant je me demande pourquoi Sugizo joue du Hervé Vilard, avant qu’il n’arrive au refrain et que tout devienne évident : Bowie. Life on Mars. Ce n’est pas une robe, c’est un long manteau avec le drapeau du Royaume Uni.
Logique.
Je me sens flotter, transportée. J’apprécie ce moment de plénitude un peu surréaliste.

Je prends un moment pour observer Sugizo, le nouveau membre d’X Japan que je ne connais, finalement, pas tant que ça. Je n’ai jamais beaucoup écouté Luna Sea (je n’ai pas des masses écouté de J-Rock ou de Visual Kei en dehors d’X Japan en fait), je le connais bien de réputation, mais c’est tout.

Sugizo a une grâce assez fascinante, un visage de farfadet qui multiplie les mimiques et grimaces, mais aussi un air très doux. Tout ça lui donne un charisme hypnotisant que je ne lui avais jamais remarqué. De tous les guitaristes qu’ils auraient pu trouver pour compléter le groupe, c’était sans doute le meilleur choix qu’ils auraient pu faire. Surtout avec son violon. Un violoniste dans X Japan, c’était une idée merveilleuse.
Jusque là, pour moi, Sugizo était un « membre de session ». Mais je suis conquise : il est bel et bien un membre à part entière, et peut-être même un de mes préférés maintenant…

Sugizo laisse traîner la dernière note de Life on Mars et Yoshiki le rejoint au piano pour un autre morceau. C’est beau, doux, je plane un peu. C’est formidable, cette alternance entre les morceaux qui me secouent et ceux qui m’apaisent. Ce rythme est parfait.

Yoshiki et Sugizo terminent sous les acclamations et Yoshiki enchaîne avec l’introduction d’une chanson que nous avons entendue plusieurs fois hier en nous mettant à jour avec Hime : La Venus, leur dernier morceau. Pour le coup, celui-là, je connais les paroles. Facile, ça parle de pluie, de roses, de mort, et d’amour (bref, c’est une chanson écrite par Yoshiki).

Si la chanson m’avait parue neuneu et ridicule quand on l’avait écoutée hier, je dois lui reconnaître une force sur scène. Pas assez pour faire se relever les gens autour de moi, mais largement assez pour que je sente mes entrailles se tordre lorsque les guitares, la batterie et la basse entrent en scène. C’est très simple, peut-être même trop simple pour une chanson d’X, mais les sonorités sont indéniablement du X Japan. Il ne manque que des paroles en japonais et un solo de guitare pour obtenir une petite sœur à Endless Rain. Le solo de guitare ne vient pas, mais des gerbes d’étincelles s’élèvent sur scène et viennent parfaire cette ambiance apaisante.
« See, see the roses of love…”

J’ai un frisson quand Toshi reprend a capella, suivi par des accords d’orgue, pendant que Yoshiki va s’installer au piano pour compléter le morceau sur un air quasi religieux.

J’étais dubitative mais la magie a opéré. Techniquement, ça n’est pas et ne sera jamais leur meilleure chanson, mais ce n’est pas grave, ça y est, j’aime La Venus.

Yoshiki semble touché par nos acclamations. Yoshiki et son émotivité… Il prend un moment pour discuter avec nous et une chose me marque. « Hime. Yoshiki. Il sourit de son vrai sourire ! »
Hime rayonne autant que moi. Pas de tête pincée comme sur les interviews. Juste le Yoshiki qui est là pour s’amuser. Et ça fait tellement plaisir de le rencontrer.

Il nous remercie et nous dit : « As you know, X Japan had so much sad story, but because of you, we are still here. »

Mon moi ex-prof d’anglais hurle. Le cours sur much/many/such/any… Et surtout, cette faute que Yoshiki semble faire en permanence : « because of » vs. « thanks to ». A cause de nous, vraiment ? Mais si on te fait chier on arrête, hein… (non, en fait on n’arrêtera pas, jamais. Les fans de X sont au moins aussi bornés que le leader du groupe, c’est toute la beauté de la chose.)
Un jour il faudra que je lui écrive pour lui dire que c’est « grâce à ». Un jour. Probablement jamais.

Il continue en faisant de la promo pour la BO de We Are X et l’édition spéciale Wembley, en rouge, violet et bleu, en faisant mine de les présenter à Toshi.
Soit ils ne s’entendent pas du tout quand ils se parlent, soit ils sont très mauvais acteurs, soit les deux, mais la performance est quand même drôle. Toshi fait l’andouille pour le plus grand plaisir de son public.
Yoshiki explique qu’ils ont dû mettre en pause l’enregistrement du nouvel album pour pouvoir enregistrer des nouvelles versions de leurs chansons pour ce CD. « We try to come up with any excuse now. » Le public ricane.
Yoshiki nous parle de l’avancement de ce prochain CD, et même Toshi semble ne pas y croire. L’échange est vraiment drôle.
« La partie de Toshi est terminée, nous dit Yoshiki.
– VRAIMENT ?
– Oui… Je pense.
– J’espère. » Toshi ne laisse aucun doute : au cas où on ne l’aurait pas compris, Yoshiki est un dictateur en studio.
Yoshiki continue à nous parler de l’avancement, « mais oui, ça va être du gâteau ». Nouveaux rires. Il doit se rendre compte qu’il s’enfonce, parce que même lui se met à rire. « Bon OK, on enchaîne. »

Il nous parle du précédent show à Londres, en 2011. Ils étaient passés à Paris, aussi, mais j’étais en Chine à ce moment-là… et je ne sais pas si, après toutes les déceptions, je serais vraiment allée les voir. A posteriori, j’aurais sans doute bien aimé, mais ça n’a plus d’importance : je les vois maintenant.

Alors que Yoshiki va s’installer à son piano, un homme dans le public lui crie qu’il l’aime. Très spontanément Yoshiki lui répond « Love you too » qui rend le public hystérique (Il est par ailleurs intéressant de noter que Yoshiki compte au moins autant de fanboys que de fangirls).
Une fois installé, il nous explique qu’aucun des membres n’a vu la version « Wembley » de We Are X, que nous sommes donc les seuls à avoir vue. Puis il nous dit que X Japan cherche à faire passer un message.
« Notre message, c’est : rien n’est impossible. »

Puis il pianote, en se tournant vers Toshi pour lui demander s’il veut dire quelque chose.
« Toshi, do you want to say something? »
Il attend. Toshi se tourne vers lui, l’air perdu.
« Toshi? Do you want to say something? »
Ma théorie du « ils ont un souci technique qui fait qu’ils ne s’entendent pas quand ils s’adressent l’un à l’autre » se précise quand je les vois galérer. Ou alors ils ont vraiment mal répété leurs échanges. Mais le « say something » me fait tiquer
Et je ne suis pas la seule.
Toshi se réveille : « Say something ? Say anything? »
Yoshiki rit: « Non, non ! », mais il commence à jouer Say Anything.

Toshi lance la chanson et toute la salle part en chœur, le moment est magique, et ce n’est pas Yoshiki qui dit le contraire : après le premier refrain, il s’arrête, se tourne vers nous et nous explique que ce n’était pas du tout prévu. « On fait vraiment n’importe quoi pour notre public de Londres… Elle n’est même pas sur la setlist. »

Acclamations. Ce n’était qu’un bout de la chanson, mais je suis aux anges d’avoir pu avoir ce moment d’imprévu. Ce sont les plus belles parties des concerts. Surtout quand tout le public suit – ils ont dû être un peu surpris…

Yoshiki annonce ensuite que nous allons reprendre la setlist prévue et relance : « Toshi, do you want to say something? »
Je suis beaucoup trop bon public pour le comique de répétition. Je ne suis pas la seule. La salle ricane à nouveau. Yoshiki enchaîne avec des grappes de piano, et Toshi annonce : « One more message. Life… Life is BEAUTIFUUUUL !!! »

Le piano s’emballe et cette phrase me touche au plus profond. Je repense au X Japan d’il y a… vingt ans ? Déjà ? Je repense aux paroles douloureuses et aux larmes sur le Last Live. En connaissant toute l’histoire et les péripéties, en sachant ce que chacun a traversé, ce « La vie est belle » est encore bien plus fort que « Rien n’est impossible ».

La vie est belle. Ils s’en sont sortis, ils sont revenus. Ils s’amusent entre eux.
Et pour enfoncer cet élan de positivité, Yoshiki joue l’introduction de Born To Be Free.

Cette chanson-là, je la connais. C’est peut-être celle que je préfère de leurs dernières, même si je n’y reconnais pas des masses X Japan. Et en live, elle prend tout son sens. Fini le repos, je suis debout, je saute, je headbangue pendant que la scène est noyée sous les lasers verts quasi épileptiques, les flammes rouges et la lumière rouge de l’écran.
La batterie est formidable sur ce morceau. L’énergie est dingue, le public répond de la manière la plus dynamique possible,
Au monologue, Yoshiki quitte la batterie et court vers le piano.

« But I won’t run, I will rule. »

Après un refrain plus doux au piano où tout le public est invité à chanter en chœur, Yoshiki s’agace sur le piano avant de courir à la batterie pour un dernier refrain où toutes les lumières deviennent folles, tout explose, les instruments remplissent la salle. Je braille les paroles à ma sauce : ça me fait du bien.

« Born to be free, nobody can steal my life away!  »

La chanson finie, la tête me tourne, mais X Japan ne me laissera pas de répit. Mon cœur s’arrête : les lumières deviennent rouges et un ensemble de cordes que je connais beaucoup trop bien commence.

« Oh my God ». J’entends Christie à côté de moi qui sort son téléphone. « This is so important », dit-elle en se préparant à nous filmer toutes les deux.
Si important. Nous avons attendu ça pendant si longtemps. Non : nous n’avons même pas espéré l’attendre, pendant si longtemps.

Nous nous tenons prêtes.

La scène est rouge, les écrans affichent des images d’hide. C’est lui qui fait l’introduction, acclamé comme tous les autres, peut-être plus fort encore.

Courant 2007, conférence téléphonique.

« Putain mais Sam, pose cette gratte et donne ton avis ! »

Ces conférences téléphoniques sont salvatrices. Pour contrer la solitude quotidienne, Lia se réfugie dans son groupe d’amis à distance, avec qui elle passe de longues soirées au téléphone. On y parle du groupe de musique, des aléas de la vie, des dernières découvertes… Et ça fait du bien.
Mais voilà, à chaque appel c’est pareil, à chaque répète c’est pareil. Et TOUS LES GUITARISTES C’EST PAREIL. Lia déteste les guitaristes. Ils n’écoutent pas. Dès qu’ils ont une gratte dans les mains, ils ne peuvent pas s’en empêcher. Ils ne savent pas compter quand on leur demande un solo. Il faut toujours qu’ils dégoulinent et occupent l’espace sonore alors qu’il y a une discussion en cours.

Et puis il faut toujours-toujours-toujours que ce soit l’intro de Kurenai.
C’est comme si l’intégralité de son groupe d’amis (même ceux qui ne sont pas censés jouer de la guitare !) avait décidé d’apprendre Kurenai.

Lia n’en peut plus de cette foutue intro. C’est pire que Zombie. C’est pire qu’Angels Fall First. Bordel, c’est même pire que Nothing Else Matters et Stairway to Heaven réunis !
Si au moins ils apprenaient la suite de la chanson !

 Lia déteste la guitare et les guitaristes.
Mais elle aime toujours Kurenai. Faut pas déconner non plus.

« I couldn’t look back, you’d gone away from me… »

Nous chantons avec Toshi. Christie filme toujours. C’est poignant, de retrouver hide sur scène, comme ça. C’est comme s’il était là, avec nous, vingt ans plus tard, pour cette chanson… Le moment de partage est presque religieux et profondément bouleversant.

Mais quand vient la fin de l’introduction, quand la guitare égrène ses arpèges lentement, c’est comme ces montagnes russes où l’on monte, on monte, et lorsqu’on arrive en haut, on profite de la vue pendant le quart de seconde qui précède la chute.
Les arpèges sont finis. Je suis en haut. Je regarde le paysage. Mon cœur bat la chamade, il va exploser.
Et puis Toshi crie.
Tout explose.

« KURENAI DAAAAAA ! »

Je hurle avec les autres quand les riffs de guitares éclatent, en même temps que la pyro et que des gerbes de rubans rouges se déversent sur le public. Alors que je saute, mes genoux me lâchent. Je me sens tomber par terre, m’accroche au siège derrière moi. Rien de grave, rien de dangereux, un instant de flottement où je ne comprends juste pas trop pourquoi mes jambes ne me portent plus.
Il y a la fatigue, l’épuisement du voyage, l’épuisement de toutes les chansons précédentes.
Il y a la soif, peut-être un peu.
Et puis il y a tout le reste.
Ce n’est pas n’importe quelle chanson. C’est Kurenai.

Les guitares chantent, les gens autour de moi hurlent et moi je ne saisis plus rien – rien d’autre que ce « C’est Kurenai ».‎

C’est quand même une expérience bizarre de me voir littéralement au sol, je me demande pourquoi mes genoux refusent de me porter. Christie et Hime s’inquiètent un peu, mais je sais que je vais me relever. Ce n’est pas la première fois que je flanche en concert et je me relève toujours.
C’est la voix de Toshi qui finit par me remettre debout. Il ne faut pas rater une ligne des paroles, pas un mot, pas une syllabe. C’est Kurenai. C’est Kurenai, et c’est tellement important.
Leur son est là, brutalement mélodique, brutalement honnête, violemment présent. Les paroles de la chanson reviennent toutes seules, leur sens aussi, 12 ans après tout est aussi frais que la veille. Sur la rangée, nous sommes toutes debout, toutes à chanter, toutes à nous égosiller.

« KURENAI NI SOMATTA KONO ORE WO NAGUSAMERU YATSU WO MOU INAI… »

Dans le documentaire, Gene Simmons (dont le groupe KISS a quand même été une inspiration majeure pour X, bonjour la symbolique) dit : « Si ces gars étaient nés en Angleterre ou aux Etats-Unis, s’ils avaient chanté en anglais, ils auraient bien pu être le groupe le plus important du monde. »

Mais voilà, Kurenai est en japonais et quand Toshi nous laisse le micro, nous sommes 12 000 et nous scandons les paroles de Kurenai comme si nos vies en dépendaient.
Et ces paroles-là, je ne les voudrais pas en anglais pour tout l’or du monde.
Cher Yoshiki, chers membres de X susceptibles d’écrire des paroles, j’insiste vraiment : n’arrêtez jamais d’écrire en japonais. Le son de votre langue maternelle est tellement plus adapté à vos chansons.

« OH CRY IN DEEP RED! »

La chanson se termine mais j’aurais voulu qu’elle ne se termine jamais. Je suis épuisée mais je flotte encore, tandis que les membres saluent avant de disparaître de scène.

Je me laisse retomber sur mon siège, sonnée. C’est impossible que ce soit fini. Les lumières sont toujours allumées et ils n’ont pas joué X. Alors nous les appelons, les « We are X » se multiplient dans le public.

Après environ cinq minutes à croiser les bras en chœur avec les autres, je percute : « Mais en fait… C’est l’entracte ! »
Un entracte. Comme un vrai gros concert d’X-Japan. Ca veut dire qu’il reste au moins autant de temps de concert, en fait ! Je suis heureuse, soulagée, je ne veux pas que ça s’arrête, il y a encore tant de chansons que j’ai envie de voir, je ne veux pas qu’ils partent.

Alors que les « We are X » continuent à tourner dans la salle, nous profitons de cette pause pour échanger nos premières impressions, des étoiles dans les yeux.
Nous semblons toutes d’accord sur le fait que « ça fait bizarre ». Ca fait bizarre, parce que même s’ils sont là, on ne réalise pas vraiment. Même en m’étant pris Drain et Kurenai dans les dents, je ne réalise pas qui est en face de moi, surtout qu’ils sont loin. Ca me rassure de ne pas être la seule.
Nous commentons l’absence d’hide, qui pèse lourd. Ca fait bizarre, de voir ce groupe sans hide, de prendre conscience qu’il n’est pas là.

Quand nous sommes tombées amoureuses d’X Japan, le groupe était déjà mort depuis des années… et hide aussi. Alors, forcément, ça ne paraissait pas si réel. Comme tous les artistes qu’on peut écouter en sachant qu’on ne les verra jamais. C’est normal, que ce soit bizarre et qu’on ne réalise pas. C’est un deuil qu’on avait fait. On les a pleurés tant de fois. Alors les revoir, maintenant, après tout ça… Ce serait trop un miracle. On ne peut pas encore réaliser.

Nous plongeons dans les souvenirs, les retours au « bon vieux temps », celui du forum rose, des mauvais jeux de mots, des histoires, et celui de mon groupe…

« Tu te rappelles que vous lui aviez donné une demo de PurpYnk ? », me demande Camille d’un coup.
La question me prend de court. Je sens la couleur quitter mon visage et mon esprit devient lourd. Brume interne. Oui. Non. Pas du tout. Je…

Oui.

Bien sûr que oui. L’été 2007. Je me rappelle cette semaine où nous nous étions battus en duel contre la montre pour faire de très mauvais enregistrements des (pas meilleures) chansons que nous avions écrites pendant l’année. Soudain tout fait sens, pourquoi nous avions fait ça si vite, pourquoi j’avais tout plaqué à ce moment-là pour ne me concentrer que sur ce projet unique, le pourquoi de nombreuses engueulades avec d’autres gens pour des « choses que j’avais délaissées ».
La semaine suivante, il y avait Japan Expo, celle où Yoshiki serait présent, celle où je ne serais pas mais où le reste du groupe lui donnerait le fameux CD. Et son livret de paroles, j’imagine. Et une lettre, probablement. Sans doute.
Je ne m’en rappelle plus. Je ne me rappelle pas de ce que nous avons donné. Je ne me rappelais même pas…

Le seul truc vraiment réussi à l’époque, c’était le logo. Alors je ne résiste pas à l’envie de vous le ressortir. Il a plein de symbolique, je vous jure !

C’était y a dix ans, l’album s’appelait UtopiA, et on était classes. Si.

Je me souvenais bien de la semaine grâce aux photos et aux enregistrements. Je me souvenais de cet événement grâce à mon CD d’Art of Life, premier objet signé par Yoshiki dans la longue file de dédicaces de Japan Expo que mes amis avaient réussi à intégrer vaille que vaille.
Je ne me souvenais plus de pourquoi.

Pourquoi est-ce que c’est Camille qui me rappelle ça ? Pourquoi, alors qu’elle n’était même pas là à l’enregistrement ?
Comment ?


Mars 2017, deuxième semaine

« Dis, tu te rappelles, toi, qu’on avait donné un CD de pYnk à Yoshiki ? »
A : Bien sûr. Je me rappelle même qu’à l’époque on se disait « J’espère qu’il va l’écouter ». Et maintenant quand j’y repense, je me dis « Oh pitié, faites qu’il ne l’ait jamais écouté ! »
S : Ah oui ! Je m’en souviens super bien. On avait rushé comme des fous pour que ce soit prêt pour Japan Expo. C’est bizarre que tu ne t’en souviennes pas.
P : Maintenant que tu en parles, effectivement…

Lia ne se rappelle pas. Lia creuse mais il n’y a aucune émotion liée à tout ça. La seule chose dont elle se rappelle, c’est une maxi engueulade avec sa mère qui considère que ses priorités ne sont pas bonnes, parce qu’elle veut se plonger dans la musique et ne rien faire d’autre, parce que c’est urgent, parce que c’est un once in a lifetime. Il n’y a que cette engueulade dans sa mémoire, et les photos qui traînent sur son disque dur. C’est tout.

Comment a-t-elle pu oublier quelque chose qui avait autant d’importance ? Pourquoi est-ce Camille qui lui a rappelé, comme ça, alors qu’elle n’était même pas là pendant le rush ? La décision soudaine de le faire, l’urgence de le réaliser, les tensions, la force des rêves de jeunes gens de 15-16 ans qui se disent que l’amour et la motivation peuvent compenser leur manque de technique.

Tout ça est pire que loin : tout ça est effacé.
Combien de choses disparues encore, avec lesquelles il faut renouer ?

Lia repense à la psychologue qui lui a dit plusieurs fois qu’il fallait « réactiver les souvenirs pour retrouver les émotions ». Cela fait tellement longtemps que Lia se bat contre la dissociation, au point qu’elle fait presque partie d’elle maintenant, et de telles choses lui font réaliser à quel point chemin est encore long.

Lia pleure.
Il lui manque un bout de sa vie, et elle ne comprend pas, et elle a peur, et elle en a marre de devoir se battre en permanence.

Mais la musique, elle, elle est là. Le CD d’Art of Life tourne en boucle dans la chaîne. Et pour réactiver, elle réactive.
Il y en a des tas là-dedans, des choses que Lia a oubliées. Il n’y a plus qu’à creuser…

Les souvenirs de la Lia de terminale me reviennent encore plus dans la figure que pendant Drain. Je repars dans mes pensées, secouée. Les différentes Japan Expo, le câlin à Pata, comment ma femme et moi nous sommes rencontrées…
Je dois beaucoup de rencontres et de souvenirs à X Japan. C’est étrange. J’ai l’impression d’ouvrir une boîte de Pandore, mais au lieu de me sauter à la gueule, les démons s’évaporent et je dois leur courir après pour les identifier.

Quelques « We are X ! » plus tard, les lumières se recentrent sur la scène et une bande son orchestrale se met en marche. Le public acclame, son attention est regagnée.
La scène devient bleue, l’écran du fond affiche à nouveau des étoiles, les envolées de cordes résonnent en moi. Ils se font attendre.

Enfin, Yoshiki arrive, tout de blanc vêtu, et s’installe au piano sans mot dire pour nous jouer une Sonate au clair de lune pleine d’émotions (bien renforcée par les galaxies colorées qui passent sur l’écran derrière lui). Je ne sais pas pourquoi, mais le fait que Yoshiki joue des pièces classiques me ravit.
Bon, en vrai, de là où on est, on ne voit pas grand-chose, guère qu’une tache blanche éclairée au milieu de la scène. Mais ce n’est ni important ni grave : je sais d’où vient la mélodie, et l’ambiance est parfaite. J’aime le piano, j’aime vraiment le piano, je me fais toujours transporter par un morceau de piano bien joué, mais si en plus on me joue du piano avec les couleurs qui correspondent, je suis comblée… Je plane pendant ces quelques minutes, avant que le maestro ne joue ses derniers arpèges. Il commence juste à marteler les notes graves avant de se lever et se diriger vers sa batterie.

« Il a mûri », me dit Hime. « Maintenant, quand il commence à s’énerver sur le piano, il change pour la batterie plutôt que massacrer les touches. »

Sur l’écran derrière la scène, c’est la tempête, l’orage, l’apocalypse. L’ambiance me prend aux tripes. Ça vibre.

Un morceau classique commence. Le même que celui du solo de batterie du Last Live…
Yoshiki se tient devant nous, droit, alors que l’écran le pare des ailes que nous avions pu voir dans le documentaire (et qui constituent d’ailleurs son affiche). C’est pompeux à mort, pas de doute : c’est du grand Yoshiki, dans toute sa glorieuse modestie.

Puisque je vous dis que cet homme est la modestie incarnée.

Après un instant de pose pour les photographes et caméramen, il s’assoit à sa batterie.

Et le show commence.

Alors soyons honnêtes :
– après les guitaristes (qui détiennent quand même la palme de l’instrumentiste le plus chiant dans un groupe), il n’y a pas grand-chose de plus pénible qu’un batteur qui fait du remplissage (ON AVAIT DIT UN BREAK TOUTES LES HUIT MESURES PAS UN BREAK DE HUIT MESURES PUTAIN SAM).
– En plus, la batterie n’est sans doute pas l’instrument le plus mélodieux qui existe, alors un morceau complet…
– De facto, on a tous au moins une fois passé le solo de batterie du Last Live parce qu’il était quand même un peu chiant à regarder (oui bon voilà c’est un mec qui tape sur des fûts avant de défoncer sa batterie et de s’effondrer : wouh.)

Bref, j’étais plutôt dubitative.
Mais entre un solo de batterie sur DVD et un solo de batterie dans une salle où l’on est, il y a plus qu’un fossé : à ce stade, c’est le Grand Canyon.

Yoshiki tape et frappe, et chaque coup me fait vibrer, résonne en moi. Les coups de caisse claire sont autant de coups de feu qui me transpercent, et lorsqu’enfin la double grosse caisse entre en scène, c’est comme si Yoshiki nous mettait tous au rythme des battements de son propre cœur. Tachycardie collective.
J’éclate en sanglots. En gros sanglots incontrôlables et incompréhensibles, parce que tout ça va fouiller très loin au fond de moi, parce que ça y est, enfin, il aura fallu ces coups nets de double grosse caisse pour que je réalise qui j’ai en face de moi je crois. Ça ne fait plus bizarre, c’est la vérité. Je me range, je vais me cacher, je laisse la place, enfin, à celle qui se faisait discrète jusque là mais à qui ce concert revient de droit : la moi de 2005, qui vibre et pleure en chœur.

A portée de main, Yoshiki a un clavier, et il profite de sa présence pour « reposer ses bras ». En maintenant la double grosse caisse (il faut bien que les jambes fassent de l’exercice après tout, il reste assis tout le concert !), il commence à jouer Forever Love.
Parfait, ça tombe bien, je n’étais pas déjà dans un état lamentable, à me morver dessus, c’était tout ce qu’il me manquait. Le mouchoir que Camille m’a donné en début de concert est mort, maintenant.

Mon téléphone affiche 0% de batterie, mais tout ça est tellement fort que j’ai envie de tenter le coup de l’immortaliser : je prends une photo de la scène. Le téléphone meurt aussi sec, je ne sais pas si la photo est enregistrée ou non mais ce n’est pas grave. Yoshiki frappe toujours.

Finalement la sauvegarde a fonctionné. La dernière photo de mon téléphone en jette.

Yoshiki frappe, je pleure. Il s’arrête, je pleure. Il recommence, je pleure toujours. Mes larmes sont intarissables. J’ai l’impression de pleurer tout ce que je n’ai pas pleuré à l’époque. (Et pourtant les dieux savent que j’en ai versé, des larmes !)

OK, Yoshiki, tu remportes cette manche. Les batteurs c’est chiant mais toi tu as encore une fois réussi à ne pas faire comme les autres. Voilà que la batterie s’est transformée en l’instrument qui émoustille le plus les sens que je connaisse.
Un solo viscéral qui a su faire remonter plus de choses en moi que mes dernières séances de psy.

Yoshiki s’effondre. Toshi entre sur scène. Comme pour m’achever, il entame Without You a capella.

Christie se tourne vers moi. « Aaaaaw », fait-elle en me voyant en larmes, et me tapote l’épaule en réconfort. J’essaie tant bien que mal de ne pas me noyer.

Après quelques mesures, Yoshiki, visiblement remis de son solo de batterie, s’installe au piano pour accompagner Toshi.

« Oh, how should I love you, how could I feel you? »

La chanson est déchirante, ce genre de morceaux qui donne juste envie de s’arracher le cœur et le jeter au loin tellement c’est fort. La voix de Toshi, qui tire et perce dans les aigus, accentue encore plus cet effet. C’est lancinant.

Et pourtant, quelle victoire que cette chanson ! A l’époque, nous n’espérions jamais l’entendre chantée… Il y avait une version piano qu’on entendait un peu, sur une vidéo, et puis la découverte de l’existence de paroles « que seul Toshi pourrait chanter ». Mais ils ne s’étaient pas réconciliés à l’époque… Il y avait une version orchestrale, faute de mieux, sur laquelle j’avais déjà bien pleuré.
Et voilà. Plus de dix ans plus tard, ils sont là. Et c’est bien la voix de Toshi, sur cette chanson par Yoshiki.
Et au-delà du deuil qu’exprime cette chanson, elle est par son existence même symbole d’espoir. Tout arrive, finalement. « Rien n’est impossible », comme dit le leader.
Au-délà de leurs douleurs et de leurs cicatrices, ils sont debout devant nous, loin de leurs contrées, et ils jouent à nouveau ensemble. Et c’est beau.

1998 – 2007 – 2017. Presque 20 ans après hide manque toujours autant, et il inspire toujours autant. Dessins par Watou, qui était avec nous par la pensée le jour du concert.

Le public écoute religieusement, les yeux qui brillent. Moi je n’ai toujours pas arrêté de pleurer.

« Without you… »

Toshi laisse mourir sa voix et le morceau se termine sur un ultime arpège à la mélodie de piano qui m’a hantée pendant de longues années.

Pas un mot n’est prononcé, à nouveau on enchaîne directement : Yoshiki commence à plaquer les accords de I.V.

Depuis 2007, je ne sais pas quoi penser d’I.V. Déjà, le titre comme les paroles évoquent un des trucs dont j’ai une phobie monstrueuse, les injections intraveineuses. (Je vous ai déjà parlé de ma relation aux perfusions ?..) Ensuite c’était leur première chanson de retour, de « nouveau X », et… je ne m’attendais pas à ça. Résultat des courses : je l’ai très peu écoutée, je ne la connais pas si bien, et je ne suis pas sure qu’elle me plaise.

Heureusement, pendant quelques minutes, la chanson ne commence pas : Toshi se contente de nous apprendre le refrain, phrase à phrase. « In the rain… Find the way… », accompagné par Sugizo (dont je me moque un peu de l’accent anglais, mais gentiment : « in ze waaain »…)
Le public répète en chœur, et l’ensemble est magnifique. Quand Toshi nous considère prêts, il se tourne vers Yoshiki, chante la dernière phrase du refrain… Et I.V. commence réellement.

Elle a du tonus, en fait, cette chanson. Pour la peine, j’en ai arrêté de pleurer et je recommence même à headbanguer. Une fois de plus, j’aime les lignes de basse. Et nous chantons tous le refrain, et Toshi nous répond, et ça transforme la douloureuse I.V. en une chanson live absolument formidable.
Bien. Peut-être – peut-être – que je vais réviser mon jugement sur cette chanson. Peut-être qu’en fait elle est géniale et j’ai déjà hâte de la revoir sur scène.
…la revoir ? Mais je suis encore au milieu du concert…

La chanson prend fin sur une cacophonie monstrueuse, mais les instruments ne s’arrêtent pas. Ils restent en fond alors que Toshi s’adresse enfin à nouveau à nous :
« Est-ce que ça va ?!
– OUIIIII !
– Ca va être la dernière chanson !
– NOOOOOONNNN !
– We’re gonna ROCK YOU. We’re gonna X YOU. »

Pas besoin d’en dire plus. Nous savons tous ce qui va se passer et mon cœur bat à nouveau la chamade. Trois « We are ! » plus tard (auxquels le public répond avec toujours plus d’enthousiasme même après presqu’1h30 de concert), Toshi ne fait pas durer le suspense plus longtemps et annonce :

« XXXXXXX ! »

Une forêt de bras croisés se lève. Et puis c’est le chaos.
Lumière partout, lasers partout, fumée sur scène, les instruments explosent, je ne tiens plus en place. Je parlais d’hystérie sur Drain ? Oubliez. Ce qui se passe maintenant est mille fois plus puissant.

« X ! KANJITE MIRO ! X ! SAKENDE MIRO ! X ! SUBETE NUGISUTERO ! X ! KANJITE MIRO ! X ! SAKENDE MIRO ! X ! KOKORO MOYASEEEEE ! »

C’est incroyable. Je me réjouis d’être en arrière car je ne vois peut-être pas très bien la scène, mais je vois parfaitement bien la vague de spectateurs qui sautent, les bras croisés au-dessus de leurs têtes.
L’énergie de cette chanson est remarquable. Tout le monde s’amuse. Toshi annonce les musiciens. Je hurle le nom de Heath, comme au bon vieux temps, comme au temps où c’était un écran et ce n’était pas la réalité. J’acclame les membres un par un, je braille le refrain, je suis intenable. Le nom de hide est à nouveau celui qui est clamé le plus fort…

Tout le monde saute, tout le monde chante, tout le monde danse, sur scène ils s’éclatent… Bon sang, tout le monde est tellement HEUREUX et POSITIF. On parlait d’intraveineuse plus tôt, et je voudrais que cette chanson me rentre dans les veines comme une source d’énergie intarissable.

Mais la chanson se termine et s’ensuit un long, très long chapelet de « We are !
– X !
– You are !
– X !  »

Nous ne baissons pas les bras, nous ne cessons pas de hurler, Toshi et Yoshiki se passent le micro, il se passe n’importe quoi sur scène, les confettis pleuvent, Yoshiki se promène, Toshi prend sa place à la batterie, nous hurlons toujours, et je pleure à nouveau tout mon saoul.
Yoshiki nous demande de faire entendre nos voix à hide et Taiji, et leurs noms apparaissent sur les écrans. Nous n’en hurlons que plus fort.

Je suis là, je suis X, je ressens, je crie, je laisse sortir toutes ces choses que j’ai pu retenir, j’épanche mon cœur en cris. Je suis X et les 12 000 personnes autour de moi aussi. Et ceux sur scène, qui ont l’air si heureux ensemble, sont plus X que jamais, malgré leurs deuils et leurs difficultés.
A cet instant présent j’ai l’impression d’être exactement ce que je dois être, exactement à l’endroit où je dois être. Et je crois que ça, c’est la magie de X.

Je n’en peux plus de sauter et headbanguer, je suis épuisée, mais je tiens jusqu’au bout, et je lèverai les bras le nombre de fois qu’ils nous inviteront à le faire. A côté de moi, Hime a mal aux bras.

Yoshiki se casse la voix dans le micro à force de nous faire répéter que nous sommes X, il détruit un gong puis retourne à sa batterie et rend la parole à Toshi.

« Psychedelic Violence and Crime of Visual Shock. »
Tout un programme, qu’ils ont non seulement su tenir, mais qu’ils ont en plus popularisé, au point qu’il a pu arriver jusqu’à nous.

Toshi conclut enfin :
« WE ARE XXXXXXXXX ! »

Je m’attends à ce que la chanson reprenne, mais ultime surprise : hide apparait à l’écran et nous fait sa fameuse tirade que je ne saurais vous traduire. Emotion, avant de reprendre.

« X ! KANJITE MIRO
X ! SAKENDE MIRO
X ! SUBETE NUGISUTERO
X ! KANJITE MIRO
X ! SAKENDE MIRO
X ! KOKORO MOYASEEEEE »

Et comme je saute, les bras croisés au-dessus de ma tête, je repense à mon tee-shirt hide acheté sur eBay en 2005 et aux réflexions de ma mère sur le fait que « ça passe avec l’âge ».

Fig.44 : Lia fraîchement bacheliée avec un tee-shirt magnifique. Photo d’archives de 2007. 

« Tiens, je t’ai lavé ton tee-shirt avec la sorcière. Tu crois pas que t’es trop vieille pour ça ? », me disait-elle en en me tendant le tee-shirt, cinq ans plus tard, parce que je le portais toujours.

Maintenant j’ai 27 ans et aujourd’hui mon tee-shirt hide me manque cruellement.
Mais ça ne m’empêche pas de sauter avec la foule à chaque « X ! », comme si ma vie en dépendait.
Peut-être que ma vie n’en dépend pas. Mais la vie de la Lia de 15 ans, elle, oui.
Ca ne passe pas avec l’âge.


Chère Lia de 2005,

Si cette lettre ne te dit rien, c’est malheureusement la preuve que le voyage dans le temps ne sera pas maîtrisé dans le courant de ta vie.
Mais ce n’est pas grave. Tes émotions te feront traverser le temps très bien. Tu verras.

Lia de 15 ans, je sais que c’est difficile à croire, mais dans 12 ans, tu verras X-Japan en concert. Tu verras Yoshiki et Toshi sourire et rire ensemble à nouveau. Tu verras une foule acclamer hide comme s’il était là – il l’était un peu, parmi nous.
12 ans c’est long. Il va falloir te battre. Il va falloir survivre à ta dépression, comprendre ce qui t’arrive, mettre des mots. Il y aura des destructions physiques, psychologiques, des coups, des mensonges, des viols, de la manipulation, des brûlures, des trahisons, des reports affectifs, de l’aveuglement, de l’autosabordage. Et même avec tout ça, tu ne seras pas sortie du sable. Mais il y aura des bonnes choses aussi, beaucoup, même si ça, tu auras plus de mal à le voir au début.

Lia de 15 ans, aujourd’hui tu pleures parce que personne ne voit à quel point tu vas mal, et cela prendra encore beaucoup de temps. Tu pleures aussi parce que tu n’arrives pas à gérer ta vie sociale alors tu as besoin d’amis imaginaires, et tu prends comme modèles des artistes que tu ne pourras plus jamais voir en vrai. Tu pleures parce qu’ils sont morts et que tu es persuadée que tu vas mourir avant tes 18, 20, 25 ans. Tu pleures parce que tu ne comprends pas pourquoi tu as mal, et tu pleures parce que pendant les 10 années à venir, chaque traumatisme ne pourra être surpassé que grâce à un traumatisme encore plus grand. Mais douze ans plus tard, ils seront là – en vie. Et toi aussi.

Chère Lia de 2005, tiens le coup. C’est long, 12 ans, mais ça le vaut.
En 2017, c’est au milieu d’une vraie foule que ton cœur s’arrêtera de battre sur Kurenai, que tu chanteras Endless Rain en chœur avec tout le public de l’Arena en te vidant de tes larmes. C’est pour de vrai que tu acclameras le nom d’Heath, toujours aussi charismatique malgré son coup de vieux. C’est pour de vrai que la batterie de Yoshiki résonnera dans ton cœur, que tu te réconcilieras avec Toshi, que tu reverras Pata, que tu rencontreras Sugizo.

Et tu ne te rappelleras pas, mais on te rappellera, et les sensations, les émotions reviendront. Tu as vécu ces instants, même si ta mémoire a voulu les faire disparaitre, même s’ils te sembleront être les souvenirs de quelqu’un d’autre. Les e-mails que tu avais essayé d’envoyer à Heath. L’horrible demo de PurpYnk, source de tant de tensions et de rires. Les dessins, les déguisements, les histoires, les jeux de mots nuls, les cris, les larmes. Les désespérantes quêtes sur eBay pour trouver des authentiques et pas des bootlegs hong-kongais. Les cheveux teints, les nuits blanches à discuter, à écrire sur le forum rose. Tout ce que tu n’as pas cherché à oublier mais qui est si loin. Tout ça reviendra. Et tu retrouveras un fil rouge que tu as perdu il y a des années.
Tu vas voir, Lia de 2005, tout ça n’était pas dans le vide. Tu vivais, et tu vis toujours. Ce soir c’est pour toi que, les bras en X, je saute et crie plus fort que je l’ai jamais fait.

La Lia de 2017

Les dessins… Celui-là avait pris une semaine de cours de français à la Lia de 15 ans (qui a toujours été très attentive en cours). Elle en était vachement fière.

La chanson se termine enfin pour de vrai, dans une immense cacophonie. Toshi nous hurle que nous pouvons être fiers de nous.
« CROYEZ EN VOUS ! VOUS ETES FANTASTIQUES ! MERCI LONDRES ! »

Puis sur un dernier cri, alors que tous les autres saluent, jettent des bouteilles d’eau dans le public, font des grimaces, il nous dit « BYE BYE ! »

Et ils disparaissent.

Christie et Ji se mettent en route : elles ont un bus à prendre. Plusieurs spectateurs font de même. Moi je refuse d’y croire. Ils ne partiraient pas comme ça, les lumières de la scène sont restées allumées. Je ne bougerai pas de mon siège tant qu’ils ne seront pas revenus. J’ai tout mon temps. Ils reviendront, je le sais. Je reste debout, les bras croisés devant moi.

« Tu peux baisser les bras, Lia, tu sais ?
– Non… J’aime bien voir la scène à travers mes bras croisés. Ça me touche. C’est balèze.
– Je sais pas comment tu fais. J’ai plus de bras.»

Ça me fait du bien, en fait. Cette simple vue, mes bras croisés et la scène, ça me retourne de l’intérieur parce que c’est magique, ce qui se passe. Je suis épuisée mais je les appelle.

S’ensuit un quart d’heure de « We are X ! » lancés par le public. Nous battons des mains et des pieds, nous faisons trembler les tribunes. Nous ne les lâcherons pas.

« A un moment ils en auront marre et ils pousseront Yoshiki sur scène en lui disant, vas-y, fais n’importe quoi, occupe-les. »

Nous appelons. Nous clamons. Devant, d’autres spectateurs entament Endless Rain, mais je n’ai pas envie de lancer Endless Rain, c’est l’ancien X, ce n’est pas le X que nous avons en face de nous, j’ai juste envie de les appeler jusqu’à ce qu’ils reviennent.

C’est drôle de voir les vagues de « X » se lancer de partout dans la salle. Il suffirait que je crie un peu fort et ça partirait dans notre carré aussi, mais je n’ose pas. Je regrette un peu de bloquer là-dessus. Qu’à cela ne tienne, je suis les vagues des autres, et il est amusant de constater à quel point nous sommes désynchronisés. Jusqu’au moment où Hime me fait remarquer : « Le mec avec les bâtons rouges devant. Il donne le rythme à toute la salle, je sais pas s’il s’en rend compte. »

En effet. Dans les premiers rangs devant la scène, quelqu’un a deux glowsticks rouges, et grâce à lui, nous savons quand répondre « X » sans que ça devienne l’hécatombe. L’exercice est amusant, mais l’attente est longue. Nous fatiguons tous.

Enfin, au bout d’un quart d’heure, notre patience est récompensée.
« Ca y est ! Je l’avais dit ! Ils en ont eu marre, ils nous servent Yoshiki ! »

En effet, le maestro revient sur scène pour s’installer au piano. Il ajuste ses retours, et…
…il ne me faut pas plus de deux accords pour reconnaître Bohemian Rhapsody, et je ne suis pas la seule. Bientôt c’est tout le public qui chante en chœur.

« Pourquoi ? Mais pourquoi Bohemian Rhapsody ? »

Je ne sais pas ce qu’il y a avec cette chanson. Elle me poursuit. Elle est là à chaque étape importante de ma vie –alors que je ne l’aime même pas ! C’est sentimental, maintenant, j’y suis attachée. Mais c’était sans doute la dernière chose que je m’attendais à entendre ce soir.
C’est remarquable de constater à quel point tout le monde connaît les paroles de Bohemian Rhapsody. C’est comme un savoir universel. C’est remarquable aussi de constater à quel point personne ne la chante juste, mais ça fait partie du charme. Après tout ce n’est pas une des meilleures chansons en karaoké pour rien.

Yoshiki va au bout de la première partie de la chanson, puis plaque un accord final et se saisit du micro. Il n’y a que lui et le faisceau de lumière qui lui tombe dessus, et soudain cette salle de douze mille personnes se transforme en salle de concert intimiste.

Un fan hurle « We love youuuu », Yoshiki répond de sa voix la plus douce « We love you too », et même moi j’ai des papillons dans le ventre.

Il nous raconte alors que Toshi et lui devaient avoir une dizaine d’années quand ils écoutaient Queen. Et puis Kiss, et puis Led Zeppelin, et puis David Bowie… la foule rugit.

« Oh, vous aimez David Bowie ? Alors voyons… »

Yoshiki repose le micro et se repositionne au piano pour jouer une partie de Space Oddity.

Nous chantons (en yahourt pour ma part : je ne suis pas au point sur mes classiques anglo-saxons). Nous applaudissons le choix, puis Yoshiki continue son histoire. Apparemment, il y a six ans, lors de leur venue à Londres, ils auraient expliqué que c’était leur rêve de jouer dans cette ville. Et ils avaient promis de revenir, et les voilà.

Yoshiki dialogue avec le public. Les gens répondent, il les écoute. Il se rapproche même du bord de la scène, répond en riant aux déclarations d’amour qui fusent de toute part, et nous reparle des débuts de X Japan, lorsque l’année du décès de son père (…il s’interrompt. Nous l’encourageons), Toshi et lui ont commencé à jouer ensemble.

« En fait, Toshi jouait de la guitare. Et croyez-moi ou pas… J’étais le chanteur. »

Nous rions. Fort.

« Oui, je sais. Il ya quelque chose qui ne va pas avec ma voix. Mais j’aimerais chanter. Mais comme il est dit dans le documentaire : les cygnes ne chantent qu’une fois avant de mourir… alors quand je chanterai, il faudra qu’on fasse attention. »

Des rires, à nouveaux. Non content d’être charismatique, Yoshiki a de l’humour.

« On avait un autre nom avant… mais à quatorze ou quinze ans on a renommé le groupe X. A cette époque c’était, boarf, on sait pas quoi mettre comme nom, mettons X ça ira. Et après, on a appris que X, ça pouvait avoir comme sens « des possibilités infinies », alors on s’est dit que c’était super cool. »

Rires, encore.
Il nous raconte leurs débuts, quand Toshi et lui se rendent à Tokyo, quand ils rencontrent Pata, Taiji et hide (le public acclame chaque nom, avec un rugissement marqué pour le dernier).

« Attends, il est en train de nous refaire le film là non ? »

C’est le film, mais pas que. Il y a aussi quelques anecdotes croustillantes.

« A cette époque, on avait rien. On entassait tout dans une voiture et c’était moi qui conduisais. Ou hide. Mais hide ne voulait pas conduire de nuit, il disait que ses yeux ne voyaient rien la nuit. Sauf qu’on ne conduisait QUE de nuit. Donc en gros, je conduisais tout le temps. hide restait juste à côté et chantait ou faisait n’importe quoi, je lui disais débrouille-toi, il ne faut pas que je m’endorme, trouve quelque chose pour me motiver. »

J’imagine la scène et dans ma tête, je me dis que tiens. Moi j’avais évalué que c’était Toshi le conducteur.

« On avait parfois pas assez d’argent pour dormir quelque part, alors on dormait dans les parcs. Mais c’était plein de moustiques. On est d’accord, les moustiques sont nos ennemis, hein ? »

Nous approuvons farouchement.

« On était censés être un foutu groupe de rock, et quand on se pointait, on était couverts de boutons de moustiques ! »

Je ne peux m’empêcher de visualiser la scène et ricaner en chœur avec le reste du public. Les moustiques, c’est tellement metal.

Il nous explique qu’au début, ils jouaient dans des clubs. Puis dans des grandes salles. Puis des stades. Sa voix se brise lorsqu’il nous dit, sur un ton de confession :

« Mais ces jours où nous jouions dans les clubs… ce sont nos meilleurs souvenirs. »

Il se met à pleurer. Nous l’encourageons. Le moment est hyper intime et touchant. Il continue son histoire.

« Quand nous avons commencé à jouer dans les stades, nous avons tout pris pour acquis… Je ne prenais pas la mesure de la valeur d’avoir tous les membres du groupe autour de moi. Et puis Toshi a quitté le groupe… Et hide est mort quelques mois plus tard. »

Il pleure toujours. Je me tourne vers Hime.
« C’est pas d’un public qu’il a besoin, c’est d’un psy… »

Il y a un silence pesant. Puis des cris d’encouragement.

« A ce moment, au moment de la rupture, je n’aurais jamais imaginé que nous rejouerions ensemble… surtout pas sans hide… Mais nos fans, vous… vous avez continué à nous soutenir, toutes ces années. »

Applaudissements. Dans la tribune de gauche, quelqu’un brise le silence pour lancer « We are… », toute la salle répond. Yoshiki est interrompu, observe, rit, un peu surpris. Puis il lance à son tour deux-trois « We are » auxquels nous répondons par un tonnerre de « X ! ». Il rit à nouveau. « Je vous aime. »


Il y a quelque chose avec Yoshiki Hayashi.

Lia est la première à dire qu’il l’exaspère, que c’est une drama queen. Yoshiki l’énerve et pendant longtemps, elle lui en a voulu.
Parce qu’il cassait ses instruments, et c’est quelque chose qu’elle n’a jamais cautionné (gaspillage. Donne-le au lieu de le casser !)
Parce qu’il en faisait des caisses, beaucoup trop, tout le temps.
Parce que Yoshikitty et tous les autres mots-valises douteux avec Yoshiki.
Parce que les paroles et la musique qu’il avait écrites lui faisaient mal, résonnaient trop.
Parce qu’il n’a jamais su mener ses deuils et que ça aussi, ça résonnait trop.
Parce que la reformation ratée, les messages effarants sur Facebook et Myspace, les traits tirés, les projets avortés.

Oui, elle en a voulu longtemps à Yoshiki, de cette rancœur qu’on garde envers ceux qu’on admire le plus, mais qui finissent toujours par nous décevoir.

Alors forcément, elle s’était préparée au pire pour ce concert. Et maintenant qu’il est là, devant elle, en train de s’adresser directement au public face à lui, dont elle fait partie… elle lui donne le bon Dieu sans confession.

Il y a quelque chose avec Yoshiki Hayashi.

On ne peut juste pas lui en vouloir, parce qu’il vit juste de la seule manière qu’il connaisse : en filant droit, en accord avec ses idées, et tant pis si ça ne plait pas aux autres. Mégalo, peut-être, dans son monde assurément… Mais aussi et surtout brutalement honnête, et sensible comme il est dangereux de l’être.
Comment en vouloir à quelqu’un qui suit à ce point le flot de ce en quoi il croit ?

Lia ne peut pas. Ce serait hypocrite de sa part.

Certains disent de Yoshiki que c’est un dieu. Elle le trouve au contraire remarquablement humain. Et s’il ne l’était pas, la seule créature qui lui viendrait à l’esprit pour le représenter, c’est un élémentaire d’émotions. Parce que ses émotions semblent être la première chose qui le constitue, son moteur pour avancer.
Et Lia, ça lui parle. Forcément.

Très bien, Yoshiki, deux-zéro, fin de partie.
Je ne t’en veux plus : j’ai envie de croire en tes rêves, moi aussi.
Après tout, je l’ai compris dans le documentaire : X m’a sauvée.
Peut-être qu’en suivant le fil rouge que X a tracé à travers les années de ma vie, j’arriverai même à retrouver mes propres rêves. Et ce ne sera pas à cause de, mais bien grâce à ta musique.
Allez. Merci.

« Voilà pourquoi on est là. A cause de vous (je grince des dents), on s’est remis ensemble. On est revenus sur scène. Et maintenant… je veux vraiment, vraiment vous remercier. Parce que sans vous, je ne sais pas si… Vous m’avez donné, vous NOUS avez donné, une deuxième chance. Alors maintenant on est là… and we’re gonna keep on FUCKING ROCKING ! »

Rugissements dans la salle. On leur a peut-être même laissé une troisième ou une quatrième chance, vu le planning chaotique de la reformation, mais on est contents qu’ils soient là, et on est contents d’être là aussi.

« J’aimerais dédier la prochaine chanson à vous, nos fans, et à nos amis Taiji et hide. »

Il s’installe au piano, et les autres membres reviennent sur scène pour s’assoir sur les marches. Les premiers accords sonnent et je ne comprends pas, je ne reconnais pas. Ce n’est pas Crucify My Love du tout, ce n’est pas Longing… C’est quand Toshi dit « Chantons tous ensemble » que je réalise à quel point j’ai été déboussolée pour ne pas reconnaitre cette introduction.
Il pleut sur l’écran derrière la scène.
Une pluie sans fin.

« I’m walking in the rain, yuku ate mou naku… »

L’ambiance est tamisée. Lumières bleues, boule à facettes qui fait des reflets comme la pluie jusque sur le public… et nous sommes encore sous le coup du discours de Yoshiki.
L’écran diffuse des vieilles vidéos d’X, avec Taiji, hide…
Nous chantons tous en chœur et ça y est, je pleure tout ce que je sais.
Il n’y a rien de plus beau qu’une foule qui chante, mue par la même passion. Nous tenons le refrain et le répétons, encore et encore, même quand les guitares s’arrêtent, même quand Toshi cesse de chanter, même quand Yoshiki cesse de jouer, a capella nous continuons. L’émotion est palpable.

« Endless rain, fall on my heart, kokoro no kizu ni… Let me forget all of the hate, all of the sadness… »

Encore et encore et encore, ad lib, jusqu’à ce que Yoshiki puis Toshi nous rejoignent, pour conclure sur un long « Endless raaaaaiiinn ».
Je suis en train de me noyer dans mes larmes, mais heureusement, X a tout prévu pour que ce soit encore pire après.

Sugizo revient sur le devant de la scène avec son violon pour un nouveau moment hors du temps, pour un morceau que je ne reconnais pas. Il tire sa dernière note, et une bande son de piano commence… Mon cœur rate à nouveau un battement.
Il ne me faut qu’un accord. Rien qu’un, pour comprendre.

C’est le solo d’Art of Life. Le solo de piano. Celui que beaucoup passent, mais que j’ai écouté pendant des heures, en épluchant, en décryptant, en reconstituant le sens complet de cette chanson.

Le solo sur lequel j’ai révisé mon bac, rédigé mon mémoire, écrit des lettres de rupture, corrigé des copies, celui sur lequel j’ai pleuré, pleuré, pleuré, me suis endormie tant de fois.

Mais ce n’est pas la même version. Ce n’est pas celle qui laisse les mains en sang après l’avoir joué. C’est une version mélodieuse, arpégée. Parce que le temps du chaos et du tonnerre est passé. Maintenant les notes filent comme le vent, rapides et pleines de sens sous les doigts du compositeur. Et comme l’orchestre joue ses dernières notes dans la bande qui passe en fond, les doigts deviennent fous, les arpèges deviennent torturés, encore plus rapides qu’avant, jusqu’à ce que toutes les notes soient frappés par à-coup. Accords dissonants, coups de coude. Parce que le chaos n’est jamais bien loin.

Puis Yoshiki court s’installer à la batterie.

Quatre coups de cymbale et à nouveau tout explose. Lumières et couleurs fusent dans tous les sens. C’est la dernière partie d’Art of Life. Je suis mesmérisée. Je n’ai pas eu le temps de sécher mes larmes. J’ai dû perdre au moins cinq litres d’eau salée ce soir. Sans compter que j’ai beaucoup bougé et n’ai rien pu boire. Je suis épuisée, mais je continue, je continue à vivre à fond la chanson qui se joue devant moi.

Mercredi 15 mars 2017

C’était inévitable : depuis qu’elle est rentrée de Londres, Lia fait une rechute. Alors, fatalement, le CD d’Art of Life est revenu dans sa chaîne audio. Mais la chaîne est un peu vieille et farceuse : parfois, elle a des erreurs de lecture. Après un clic, le CD revient entre 2 et 10 secondes en arrière, de manière régulière. C’est un caprice de la lentille de lecture, ça n’abime pas le CD. Il faut juste attendre que ça passe. Lia est patiente : elle sait que ça passe toujours.

Hier soir, alors qu’elle avait mis le CD pour s’endormir, la chaîne a bloqué sur une phrase d’Art of Life. « If it’s all dreams, now wake me up. If it’s all real… [clic] If it’s all dreams, now wake me up, if it’s all real… [clic] If it’s all dreams…”
Pendant un quart d’heure, Lia a écouté le CD bloquer sur cette phrase, amusée. Elle ne croit plus tellement aux signes, mais la situation est cocasse. Finalement, la chaîne a réussi à lire le CD, et Toshi a pu chanter « If it’s all real, just kill me », et Lia s’est endormie.

Aujourd’hui, Lia a commencé son traitement, encouragée par sa psy et son médecin. C’est la première fois qu’elle accepte d’en prendre un, après trois ans à refuser. Et depuis une heure, elle ne fait que pleurer, paralysée par une crise d’angoisse dans un premier temps, puis, après avoir réussi à appeler à l’aide, simplement débordée par ses larmes. Elles coulent sans cesse, sans raison apparente, et elle ne peut que les laisser couler. C’est bizarre. Elle fait d’autres choses, mais ses yeux pleurent toujours.

Elle règle ses soucis immédiats, passe des coups de fil étranglés, donne le change comme elle peut, rappelle le médecin qui la rassure en lui parlant de lâcher prise. Il faut juste attendre. Alors elle rallume sa chaîne audio.

Une fois de plus, Art of Life lui tient compagnie pendant qu’elle se vide de ses larmes.
Une fois de plus, sa chaîne lui fait une blague.

« Like a doll carried by the flow of time, I sacrificed the present moment for the future… [clic] sacrificed the present moment for the future… [clic] sacrificed the present moment for…”

Lia pensait que toute cette chanson avait déjà pris bien trop de sens pour elle, mais en voilà un qui s’ajoute.
Lia a passé sa vie à courir en avant pour ne pas penser aux problèmes du passé qui pourrissaient son présent. Au lieu de résoudre les soucis ou de profiter de ce qu’elle avait, elle courait et s’angoissait.

Aujourd’hui, il est déjà un peu tard, certaines choses se sont bien accumulées. C’est comme une infection mal soignée, pas prise à temps. Elle ne retrouvera pas tout. Mais il n’est pas trop tard pour essayer de réapprendre à vivre au présent. De réapprendre à vivre, simplement, comme lui a dit son médecin hier.

Après une dizaine de minutes, le CD se débloque et la chanson peut se terminer.

Deux heures plus tard, les yeux de Lia pleurent toujours. Plus de trois heures de larmes en continu en tout, elle est épuisée, elle ne connaissait pas cette capacité de son corps, elle ne comprend toujours pas pourquoi. Mais elle a fait un pas de géant en avant.
Elle travaille à faire tomber les murs dans son cœur.

Yoshiki, juillet 2007.
Pata, juillet 2008.
Je n’ai jamais réparé la boîte. hide ne signera jamais non plus.
Mais je ne perds pas espoir de pouvoir croiser Toshi et Heath (!) avec un marqueur, un jour.

 « I’m breaking the walls inside my heart, I just wanna let my emotions get out… »

Toshi fatigue et peine à tenir la chanson, mais ce n’est pas grave, je connais les paroles pour quatre, pour quinze, pour trente. Pata, Heath, Sugizo et Yoshiki peuvent se planter sans souci, je pourrais peux même doubler chaque piste instrumentale à la voix tellement je connais cette chanson par cœur.

J’admire les lumières et soudain, je réalise en voyant la scène baignée dans du violet et du jaune que c’est parfait. Que d’un bout à l’autre, le son était parfait, les balances étaient excellentes… mais surtout les couleurs étaient parfaites. Avec ma fâcheuse manie de « voir » les chansons en émotions et en couleurs, je me suis fait gâcher plus d’une fois des chansons en concert dont les visuels ne correspondaient pas à ce que j’avais en moi. Mais pour ce concert, pas une fois c’est arrivé. Tout collait, tout correspondait. Les couleurs coïncidaient avec les émotions qui chargeaient (lourdement) chaque chanson.
Visuellement, ce concert était parfait.

De couplets en refrains en solos, Art of Life touche à sa fin. Déjà. Dans un dernier coup de cymbale, Yoshiki termine sa partie et se laisse tomber au sol en arrière. Les autres s’arrêtent aussi et Toshi termine, seul, dans un cri, un souffle, des dernières forces qui me secouent.

« In my LIIIIIIIIIIIIFE ! »

Toshi se laisse tomber en avant.

Un temps de pause, puis l’ovation. En fond sonore, les cordes qui annoncent le début de Tears en version anglaise (je suis complètement perdue dans les paroles, je ne connais que la version japonaise). Ce n’est qu’une bande : ils ne joueront plus. Le dernier mot que Toshi aura prononcé ce soir sera « life », et je trouve ça remarquablement touchant.

Alors, pendant un long moment, les membres prennent le temps de nous saluer, de jeter des choses dans le public, de faire coucou à tout le monde, de faire des selfies, des photos de nous. Ils ont tous l’air tellement heureux et nous scandons « X ! X ! X ! »

Toshi et Yoshiki se relèvent. Le leader part en coulisses pour revenir avec deux grandes bottes de roses rouges qu’il jette dans le public. C’est amusant ; d’habitude c’est le public qui offre des roses aux artistes… mais Yoshiki est Yoshiki et ses roses sont importantes pour lui. Il en garde deux qu’il pose sur scène, une de chaque côté, pour Taiji et pour hide.

Après Tears vient une version acoustique de Forever Love, et X-Japan revient se placer devant nous, pour saluer une dernière fois. A nouveau, c’est l’ovation. Nous sommes tous là, heureux d’avoir enfin pu réaliser ce rêve (inespéré !) de les voir en chair et en os, et très, très fiers d’être X, nous aussi. Nous sommes tous X.

Alors que les autres sortent de scène, Yoshiki prend une dernière fois le micro pour se répandre en remerciements, avant de saluer bien bas et de disparaître à son tour.

Les lumières de la salle se rallument. Cette fois-ci, c’est bel et bien fini, mais ça n’empêche pas les gens de scander « We are X ! » en sortant.

Nous sortons avec deux missions en tête : la première, trouver de l’eau. La deuxième, acheter la fameuse BO du film We Are X. Nous nous mettons en quête en discutant abondamment de ce à quoi nous venons d’assister. Je suis sous le choc, mais au moins, j’ai enfin arrêté de pleurer.

« C’est marrant » me dit Hime. « Je n’ai pas appris grand chose en voyant le film. J’avais l’impression de tout savoir. Tu nous avais déjà raconté, tout écrit, tout dit. »

Et moi ça me bouleverse. Je me rappelle de chacune de mes recherches poussées. J’avais des dossiers complets d’informations, de « on dit », de théories, une chronologie au quasi jour par jour, je pouvais déterminer la date d’une photo à leurs coiffures, vêtements, bijoux. J’avais rassemblé tout, tout ce que je pouvais, des gigaoctets de données (c’était énorme à l’époque !), même du japonais que je ne pouvais pas lire…
Bon sang, je pourrais écrire un thèse entière sur X Japan ! Psycho, socio, musico, même une analyse littéraire des textes, tout y serait. Le profil psychologique des membres, celui des fans, et le pourquoi de tel accord sur tel texte. Rien n’est laissé au hasard dans ce groupe. On dirait que même le destin ne les laisse pas tranquilles pour que tout coïncide.

La tête me tourne. Quelle part des informations avais-je lue ? Quelle part avais-je déduit ?
Moi non plus je n’ai pas beaucoup appris que je ne savais pas déjà, à part une ou deux petites anecdotes ici ou là.

« Tu avais juste. Sur tout. A part sur le conducteur de la voiture. C’était pas Toshi qui conduisait, finalement. »

Elle a remarqué aussi.
Et ce ne sont pas que les faits, que j’avais sans doute dû lire (certaines choses ne s’inventent pas). Ce sont surtout les ressentis, les caractères. Je prends conscience d’à quel point regarder le jeu de scène de ces gens m’en a dit long. A quel point j’ai accumulé des connaissances sur un groupe dont, finalement, je n’avais pas accès à grand-chose.
Groupie ? Peut-être, peut-être pas. Mais fan, oui, et à un niveau qui dépasse mon propre entendement.

J’avais pris les personnes pour les transformer en personnages, selon ce que je pensais en avoir déduit. Des personnages qui vivaient dans ma tête, dans mes textes et mes interprétations. Des amis imaginaires.
Plus de dix ans après je découvre que ces personnages que j’écrivais étaient, en vérité, plutôt fidèles aux personnes qui leur ont servi de modèles.

La tête me tourne. La file d’attente pour les CDs avancent, mais on nous annonce une rupture de stock et nous sommes invitées à essayer le stand de merch du bas. Camille a fait chou blanc pour trouver de l’eau.

Je suis toujours perdue dans mes pensées. Je fais part de mes sensations sur le concert à Hime qui les partage globalement.

Certes, ce n’était pas parfait. Certes, ils ont cinquante ans maintenant et sont marqués par les années. On pourrait même dire qu’ils ont pris un coup de vieux, mais ils ont quand même tenu trois heures de concert à fond et c’est plutôt admirable. Certes, il n’y a pas eu Amethyst. Certes, Heath n’a pas fait les deuxièmes voix et s’est même franchement fait oublier. Certes, Sugizo s’est totalement réapproprié le salut vulcain (même si je ne comprends pas pourquoi). Certes, Toshi n’a pas toujours chanté juste. Certes, Yoshiki… a été très Yoshiki. Certes, Pata… non, je ne trouve rien à redire à Pata, il a été très égal à lui-même.
Certes il n’y avait pas hide.

Mais je venais pour un adieu. Pour une dernière chance de réaliser un rêve. Et ce que j’ai vu ressemblait à tout sauf à ça. Ce n’était pas un concert d’adieu.
C’était un nouveau départ, et j’ai à nouveau confiance en eux.

When the morning begins, I’ll be in the next chapter… 

« Qui sait, peut-être que l’an prochain ils annonceront X-Japan au Hellfest ? », sourit Hime.

C’est même quelque chose que je pourrais voir arriver. Et si c’est le cas, je fais la promesse d’y être. Car je ne veux plus rater de concerts de X Japan si j’ai l’occasion d’y aller.

Leurs concerts sont des expériences rares, comme on en a peu dans sa vie. Trois heures de musique qui secouent les sens et les émotions, autant de grand show que d’échange d’un cœur à un autre. C’est peut-être ce qui fait la force d’X Japan, ce qui rend leurs fans si dévoués : face à eux, nous sommes tous spéciaux. Ils fournissent une force incroyable – ils croient en nous en tant que personnes. C’est étrange, comme sensation, surtout venant d’un groupe aussi gigantesque. On pourrait se croire perdus dans la masse des douze mille personnes, mais non. Nous comptons tous.

Finalement, nous obtenons nos « éditions spéciales Wembley » de la BO de We Are X. Les couleurs sont attribuées de manière logique : Camille a la bleue qui tend vers cette teinte de bleu qui lui est si caractéristique que nous en sommes venus à l’appeler le « bleu Camille ». Moi, je prends la violette, parce que le violet est la couleur de mes rêves. Et Hime prend la rouge, parce que Kurenai, et surtout parce que ça lui va tellement bien.

Nous rentrons à l’auberge de jeunesse, et ma tête déborde de choses à écrire. J’enrage de ne plus avoir de téléphone, d’outil d’écriture, dans l’ombre de cette chambre où je ne peux allumer la lumière pour prendre des notes rapides sur tout ce que j’ai vécu ce soir. J’ai besoin, un besoin maladif, de consigner tout ça. Tout ce qui s’est passé est si important.

Alors je me répète les choses en boucle, pour essayer de me rappeler de les noter demain sans que rien ne s’envole. Mais demain est encore loin dans ma tête. C’est un autre jour, où nous mangerons un super brunch au Breakfast Club, nous rencontrerons Hagrid, nous découvrirons le Chemin de Traverse, nous discuterons, écrirons et dessinerons… C’est demain et je suis encore, un peu, ce soir, alors que les souvenirs des lumières colorées continuent à me passer devant les yeux et la voix de Toshi me reste dans les oreilles.
Je reste encore un peu en compagnie de la Lia de 15 ans, qui commence déjà à s’effacer à nouveau. Je réfléchis.
J’ai l’impression d’avoir pris un coup dans la Vie. D’avoir grandi. D’avoir renoué avec des choses. D’avoir encore un peu plus compris Art of Life.

Parce que X-Japan, c’est l’histoire d’une vie. La vie de Yoshiki, surtout, qu’il a entièrement versée dans ce groupe. C’est également celle de Toshi, celle de Pata, celle de Taiji et d’hide, celle d’Heath, celle de Sugizo.
Mais c’est aussi l’histoire de la vie en général. Celle qui, « avec ses moments passagers et vains, est-elle autre chose qu’un rêve ? »

Ce sont des rencontres, des échanges, des moments de partage, des moments de tension, des rêves de jeunesse, des coups durs, des deuils. Chaque étape est un nouveau pas sur un chemin qu’on ne maîtrise pas, mais sur lequel on aura fait tout ce qu’on a pu, sans regrets.

« Au moment de ma mort, je veux pouvoir me dire : au moins, j’aurai tout essayé. », nous dit Yoshiki dans le documentaire. Et s’il y a une chose qu’on ne peut pas lui reprocher, en effet, c’est de ne pas avoir tout essayé.
Et moi, ça m’inspire.

Ce soir, dans cette salle, nous avons tous été X. Ceux présents, ceux qui n’y étaient pas mais auraient voulu y être, ceux à qui nous en avons parlé, ceux qui écoutaient avec nous il y a cinq, dix, quinze, vingt ans, ceux à qui nous pensons, ceux qui ont soutenu le groupe, ceux qui les ont oubliés, ceux qui y ont toujours cru, ceux qui n’y croient plus, ceux qui ont regagné confiance.

Nous sommes tous X.

 


Chère Lia de 2020,

Les temps sont durs et les choses changent vite, mais j’espère que tu es toujours en vie. Peut-être même que tu te souviens de cette lettre, car les voyages dans le temps vers le futur fonctionnent, eux ; ils prennent juste plus de temps que ce que la science-fiction veut nous faire croire.

Si mes calculs et ceux du médecin sont exacts, tu dois avoir terminé ton traitement depuis moins d’un an, et la dépression et les angoisses ingérables ne doivent être plus qu’un mauvais souvenir. Si tout s’est bien passé, tu as réussi à te recoller, associer les morceaux du passé pour devenir une personne entière, et je ne serai pas une étrangère, un visage inconnu pour toi, quand te tu retrouveras cette lettre.

Oh, je te fais confiance pour continuer à être torturée par d’autres petits points ici et là, on l’est toujours, mais j’espère que tu as appris à vivre avec.

Peut-être que tu as pu écouter le nouvel album d’X-Japan. Peut-être qu’ils ont encore trouvé des bonnes excuses pour ne pas le sortir. Si tu l’as dans les mains, sache que je suis un peu jalouse. Mais je me dis que peut-être qu’ils auront fait une autre tournée que tu aurais suivie, et j’ai très hâte de voir ça.

Peut-être que tu seras jalouse de moi, du haut de tes trente ans. Peut-être que tu auras déménagé, ou encore changé trois fois de métier.

J’espère que tu n’as pas arrêté d’écrire. Ce n’est pas parce que tu es guérie que tu ne sais plus mettre des mots sur ce que tu ressens et, sans l’angoisse, je suis sûre que tes couleurs à l’intérieur sont encore plus belles qu’avant.
N’oublie pas qui tu as été. N’oublie pas qui je suis.

N’oublie pas tout ce que tu as appris ce mois de mars 2017, Lia de 30 ans. J’espère que tu auras su le mettre à profit.

Moi, du haut de mes 27 ans, j’apprends toujours. Je renoue avec les autres Lia, celles encore plus jeunes, bien plus jeunes que moi. Et il y a des fils rouges dans ma vie qui m’aident. Il y a X, par exemple, qui m’aide à retrouver la moi de 2014 avec Silent Jealousy, la moi de 2005 avec Drain, la moi de 2007 avec Kurenai, la moi d’entre 2004 et maintenant avec Art of Life.
Je renoue avec les autres Lia pour pouvoir enfin devenir une seule et même Lia, en arrêtant d’avoir l’impression que tous mes souvenirs appartiennent à quelqu’un d’autre et que je n’ai pas existé par le passé autrement qu’à travers les photos et les histoires que j’ai trouvées.

Tout ça, c’est pour pouvoir devenir une Lia complète – pour pouvoir, un jour, devenir toi, et à mon tour pouvoir croire à la folie qu’on appelle « le présent ».

La Lia de 2017 

PS : la phrase que tu cherchais au début de ton texte, c’était « Rien d’autre n’existe que ce moment ». C’est une citation de Raistlin Majere dans Lancedragon. “I will do this. Nothing in my life matters except this. No moment of my life exists except this moment. I am born in this moment, and if I fail, I will die in this moment.”
Relis tes classiques. Ça n’est jamais perdu.

PPS : Si tu n’as pas fait ce nouveau tatouage auquel tu as pensé à Londres, j’en serais très déçue. Mais peut-être qu’il n’est pas trop tard ?

Published byLia

Hobbite berserk à la plume acérée, aubergiste itinérante, éleveuse de peluches, geekàlunettes, mélomane, linguisticomane et psychocentrée : tant de centres d'intérêts, si peu de temps.

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