Laisser aller

La première fois que j’ai entendu l’expression « pratiquer le lâcher prise », c’était au lycée, et ça ne m’a pas plu du tout.
On m’expliquait, de manière très injuste du point de vue de la Lia de l’époque, que plutôt que se battre pour mettre un sens aux écueils, aux ruptures et aux disparitions de la vie, il valait mieux lâcher rapidement et passer à autre chose.
Clairement, ça ne m’allait pas du tout ! Moi je voulais me battre, garder les liens, continuer à construire envers et contre tout. Et comprendre.

On ne peut pas toujours tout comprendre.

La Lia de 2005 a grandi, a pris du plomb tant dans l’aile que dans la cervelle, et cette fâcheuse manie de ne surtout, surtout jamais vouloir lâcher, toujours s’efforcer de construire, même par dessus des ruines, a bien failli la mettre en danger…

Il y a eu toutes ces fois où « ça va marcher si… », dans mes relations en particulier. Cette relation est belle, si je m’investis plus, ça va marcher. J’ai fait une erreur, si je la répare, ça va marcher.

Il y a eu tous ces projets que « je finirai un jour ». Des dessins, des jeux, des histoires… Autant d’obligations qui s’accumulaient dans mon crâne, là où tous les autres les avaient oubliés. Pour moi, c’étaient comme des promesses brisées, avec le goût amer du mensonge involontaire et de la défaite. Encore maintenant, j’ai une liste de « je finirai un jour » longue comme le bras.

« Lâcher prise », c’était l’échec et l’abandon. Et personne n’aime l’échec, l’abandon de quelque chose qu’on a entrevu, construit, dans lequel on a mis tous ses efforts et même plus.

Mais à force, la vie m’a appris qu’il y avait un gouffre entre « efforts » et « acharnement ». A l’acharnement nul n’est tenu, et quand on ne tient plus, il faut apprendre à lâcher. Parfois, certaines situations conduisent à des impasses : un peu comme ces débats stériles où l’on n’a pas d’autres choix que de conclure « Nous ne sommes pas d’accord, mais je te respecte et sans que ça m’emballe j’accepte ton point de vue sans vraiment le comprendre ». (Notez qu’on peut aussi partir, claquer la porte et ne plus jamais adresser la parole à cette personne même si ça peut faire mal. Selon le sujet du désaccord, c’est parfois plus sain.)
Tout comme vivre avec les cadavres de projets avortés dans le crâne n’est pas vivre libre.

Il y a quelques temps, j’ai eu une espèce de petite épiphanie en retombant sur un vieux classique qui avait bercé mon enfance de Lia-élevée-à-coup-de-radio-Nostalgie. Vous savez, ces bons vieux classiques dont on connaît tous les paroles par cœur… en yaourt, sans jamais vraiment avoir cherché à comprendre ce que ça pouvait bien vouloir dire ?

C’est une sensation étrange de comprendre les paroles d’une chanson qu’on entend depuis qu’on est tout jeune. D’un coup le voile se lève sur ce qui n’a pendant longtemps été qu’un gloubiboulga de syllabes sans aucun sens.
Je me rappelle très bien comment, allongée sur un des nombreux lits temporaires qui se sont succédés dans ma vie ces dernières années, je me suis trouvée avec cette chanson dans la tête, à vouloir la rechanter, à chercher les paroles.

Voilà. C’était Let It Be, des Beatles, monument parmi les monuments.

« Il y aura une réponse… laisse aller. »

Les paroles de cette chanson ne sont pourtant pas si fouillées, mais tombées pile à un moment où j’en avais besoin, elles ont pris un sens énorme. C’est vrai, tiens, que ce sont des « paroles de sagesse ». Il faut savoir laisser aller.

Et ça fonctionne pour tout. Je suis une angoissée chronique (rien de neuf sous le soleil), et chaque pas vers l’inconnu me pousse à faire un schéma mental involontaire de tout ce qui pourrait bien mal se passer. A cela aussi, maintenant, j’essaie d’appliquer le « laisse aller ».

Que ce soit les projets avortés, les relations échouées, les choses perdues, et les angoisses futures, j’essaie d’appliquer un schéma « simple » :
1. Identifier ce qui coince
2. Est-ce que je peux y faire quelque chose ?
…. Oui : faire la chose. Si ça la résoud, tant mieux ! Sinon, retour au 1.
…. Non : alors le problème ne vient pas de moi, et je ne peux que… lâcher.

Plus facile à dire qu’à faire, surtout que je suis quelqu’un qui négocie beaucoup. J’ai grandi dans l’idée qu’il y a « toujours quelque chose à faire ». Forcément, à terme, ça empêche de trouver le sommeil. Mais petit à petit, ça vient, et j’essaie d’appliquer des stratégies pour ça.

Une d’elles m’est venue au détour d’un post Facebook, dans un très bon article de Léonie, qui revient notamment sur les ornements du voyageur.
On a tous vu ces gens de la baroude, sac sur le dos, dreads et atebas dans les cheveux, des bracelets tout le long des bras, des tatouages sur chaque coin de de peau apparent… Je caricature ? Pas tant que ça. J’admire ces gens. Pendant longtemps, ça a été un de mes idéaux. Et puis, petit à petit, les années et l’expérience, le fait de me retrouver « à la rue » et d’investir dans un sac à dos aidant…

(Très chouette photo par Eric D.)

…Trois tatouages plus tard, un bras qui se remplit de plus en plus (la photo n’est pas à jour : si vous allez voir le dernier article de 2016, c’est déjà autre chose, et il a encore changé depuis), des bagues à presque tous les doigts, l’envie de me faire des tresses et des atebas colorées dans les cheveux en permanence (je devrais craquer sous peu, j’ai appris à en faire)… Il faut que je me rende à l’évidence. Moi aussi, à mon tour, je porte « ma maison » sur moi-même, sous la forme d’objets, plus ou moins fragiles, qui vont et viennent au gré des événements de ma vie.

Je ramasse des choses et les mets à mon bras. Elles ont un sens tant qu’elles sont là. J’en donne certaines, j’en perds d’autres. Je ne vais pas mentir : les pertes font mal, et j’en pleure. Et puis je trouve autre chose à la place, et je continue à en mettre à mon bras, tant et si bien que je suis capable de vous raconter l’histoire de chaque bague, chaque bracelet, mais que je ne me rendrai pas forcément compte immédiatement que j’ai perdu ceci ou cela. Hormis mon alliance et une ou deux bagues, perdre ces bijoux ne me ferait désormais plus qu’un pincement au cœur. Les souvenirs vont, viennent. Et si je veux vraiment garder quelque chose en moi, il finit tatoué sur ma peau. Là au moins, je ne le perds plus.

Je ne compte plus ce que j’ai perdu, rien qu’en un an. Des bagues, des bracelets, un pull, des trucs dans mes cheveux, des pin’s… Les anecdotes sont rigolotes, certaines ont eu lieu en direct sur Twitter ou presque, comme celle de mon bracelet Sabaton perdu dans le métro lyonnais, remplacé par un ruban bleu et jaune bien plus joli, puis que ma femme m’a ré-offert un an après… Ou alors mon anneau à émeraude capricieuse, que je passe mon temps à perdre puis retrouver dans des circonstances plus ou moins bizarres… Ou alors mon pin’s du petit cheval de Dalécarlie perdu dans les rues parisiennes, finalement remplacé par une breloque du petit cheval (qui, rappelons-le, est quand même le symbole d’une région suédoise) qu’une amie a trouvée dans… une cage d’escaliers lyonnaise.
J’en aurais à foison, des anecdotes de ce genre. Fait amusant, j’observe que lorsque je laisse aller les objets, il y a un moment où ils finissent par revenir vers moi (je pense notamment à mon pull du Chat de Chester, « disparu en Suède », dont j’avais fait le deuil, et puis en fait, non, il avait juste été emprunté sans mon consentement et m’a été retourné trois mois plus tard.)
Mais surtout, j’ai pu observer qu’en fait, la disparition de l’objet ajoute à son histoire, et à l’histoire de celui qui vient après. Les souvenirs ne sont pas perdus, au contraire : ils s’enrichissent. A ce compte-là, pourquoi m’accrocher à tout prix ? Autant lâcher et laisser aller.

J’ai eu la chance de me retrouver dans une situation où, moi qui suis atteinte d’Accumulationite aigue, je n’ai plus pu accumuler de choses. Ça m’a fait relativiser. Quand j’ai envie d’acheter ou de ramasser, je me dis « Est-ce que j’en ai besoin ? Est-ce que je peux le transporter facilement ? Est-ce que je n’en ai pas déjà ? »
Ça permet de faire un sacré tri dans ce que j’ajoute à mes biens matériels. Fini d’acheter des peluches, des livres (bon, ça, j’avoue, je suis encore pas très au point. J’habite chez mes livres), des tas de trucs inutiles – à moins que je puisse les porter.
Mon problème, maintenant, c’est d’appliquer tout ça à ce que je possède déjà. Le fait que la maison de mes parents soient encore pleines d’affaires à moi me plonge dans une angoisse sans nom : celle de les affronter et de m’en séparer. Quelque part, quand je ne suis pas face à ces choses, tout va bien : elles ne m’appartiennent déjà (presque) plus. Mais le travail conscient de retrouver et donner sera un travail compliqué.
Exactement comme pour les projets avortés et les relations compliquées. Une fois de plus. Laisser aller.

Je ne préconise pas de ne jamais s’attacher. Au contraire. Le lien fait sens en tout temps, qu’il soit physique, psychologique, qu’il s’agisse d’un rêve ou d’un espoir. Mais ce lien ne devrait pas être une telle source de douleur, il ne mérite pas toute l’énergie qu’on dépense pour lui. On ne peut pas se traîner des regrets toute notre vie (même si j’aurai toujours un pincement au cœur en pensant que j’aurais pu faire Allemand LV2 au lieu de l’Espagnol, ou que j’étais à un point d’avoir mon M1 de Chinois Langue-Culture-Entreprise !), on ne peut pas non plus toujours angoisser à coup de « et si », et on ne peut pas toujours pleurer comme au premier jour des objets perdus depuis des dizaines d’années.

On s’attache forcément, sinon quel intérêt, quel impact ont les choses sur nous ? Mais on fait des deuils. Parfois c’est long. Parfois on est aidés par notre entourage, les circonstances, les choses qui restent.
Les angoisses du futur, c’est un deuil à faire aussi. Celui du contrôle qu’on voudrait avoir sur sa vie.
Mais dans tous les cas, quand on a fini notre deuil (quelles que soient les étapes qu’on traverse, et qu’est-ce qu’on peut en traverser !), demeure une certitude : la chose perdue est là, en nous, elle a allongé les histoires qu’on peut raconter, elle a ajouté de l’expérience à notre bagage.
Et on a bien fait de lâcher prise et la laisser aller.

Alors finalement, pour moi, commencer par accepter de perdre un bracelet, casser une bague, déchirer un poster… c’est un début comme un autre. Peut-être qu’un jour, tout le reste suivra : les affaires chez mes parents, les souvenirs qui font mal, les abandons de projets…

Et qui sait ? Peut-être qu’un de ces quatre j’aurai tellement acquis la notion de lâcher prise que j’enverrai juste tout valser sans arrière-pensée !

Et parce que je ne pouvais décemment pas faire un article complet sur le sujet sans la mentionner, je vous laisse sur une fin en musique qui saura, je l’espère, vous sortir Let It Be de la tête 😉

De rien, à la semaine prochaine !

Published byLia

Hobbite berserk à la plume acérée, aubergiste itinérante, éleveuse de peluches, geekàlunettes, mélomane, linguisticomane et psychocentrée : tant de centres d'intérêts, si peu de temps.

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