L’apnée du métro

Il faut que je me rende à l’évidence : les trajets étouffants que je décrivais dans mon dernier article sont désormais devenus mon lot quotidien. ‎
Et ça ne me plaît pas, bien sûr. A qui cela plairait-il ? ‎

Je tais l’angoisse ; je l’étouffe. Je me mens beaucoup à moi-même ces derniers temps. Je retiens ma respiration.‎ Je ne sais pas combien de temps je tiendrai le coup. J’ai toujours été assez bonne en apnée, à force de jouer à retenir ma respiration le plus longtemps possible.
Me voilà menant officiellement une « vie normale ». Avec un « travail normal ». Des « collègues normales » qui disent amen à tout ce que raconte Jean-Pierre Pernaut. Des « vêtements normaux », au placard, mes fripes préférées. Des « sujets de conversation normaux ». Des « préoccupations normales »… en surface.
Il ne faudrait pas beaucoup gratter, mais l’infiltration est réussie.‎ ‎Ma mère serait fière. Ne me manque plus qu’un endroit où vivre et je rentrerai dans un moule social convenable.

Pourtant de mon côté je suis tout sauf fière. Je ne suis pas sûre de beaucoup aimer ce qui est en train de m’arriver. Je me regarde vivoter. Je pensais pouvoir échapper à cette vie normale au moins les week-ends, mais mon corps me fait payer chaque voyage que je fais pour m’enfuir. Alors je suis forcée de me reposer, me « poser » dans ce milieu que je n’aime pas. Je me sens grignotée, petit à petit.
Et j’endure en apnée.

Mes projets me font la tête. L’écriture me file entre les doigts. Les mots tournoient en moi, et ne sortent que difficilement. Je vais peut être exploser, au bout d’un moment. J’essaie d’avancer, de m’agripper… C’est rageant de voir ces choses qui ne coûtent rien que du temps à faire passer à la trappe alors qu’elles sont ma raison de vivre. Elles sont réalisables pourtant, à portée de main, si je n’étais pas si fatiguée par « ce qu’il faut bien faire ». J’y pense à défaut de pouvoir faire, et je n’en dors que plus mal.

En deux ans j’avais eu le temps d’oublier ce que voulait dire « métro-boulot-dodo ». Ce genre de choses revient beaucoup trop vite. Et dans tout ça, il faut que je respire de temps en temps.
Alors tant pis pour mon corps et mon sommeil : je voyage, même si pas autant que je le voudrais. Si je pose mon corps, mon esprit m’abandonne. ‎
Et pour faire souffler mon esprit, quand je ne peux pas voyager, je rêve. Beaucoup. ‎Comme quand, au lycée, je me trouvais dans un lieu dépourvu de tout sens, à faire des choses qui n’en avaient pas plus, auxquelles j’arrivais à en apporter juste un petit peu en n’écoutant rien, en écrivant, en dessinant, en rêvassant.

Sauf que dans ces « journées normales », je n’ai même pas la possibilité d’écrire et j’ai arrêté de dessiner depuis longtemps.
Ne reste que le rêve. Un rêve dans lequel j’évolue : ma vie n’est plus réelle dans ma tête. Ce que je fais a de moins en moins de sens : rien de tout ça ne peut être vrai. Alors je me raconte une grande histoire.‎‎ ‎

Le métro est le théâtre de mes rêves. Ses boyaux malodorants, bruyants, oppressants alimentent mon monde intérieur. Je suis comme une héroïne de roman. Musique dans les oreilles, j’imagine les zombies, j’imagine les rebelles, j’imagine les fantômes, tous les êtres qui ont élu domicile sous terre. Finalement, ils sont déjà là, ils prennent le métro tous les matins.
Musique dans les oreilles, je me crée ma bulle. J’imagine la foule comme une foule de concert qui se masse autour de moi. Quand on va à un concert, on est tous mus par une même passion. Dans le métro, non, mais avoir de la musique dans les oreilles m’aide à tolérer une proximité physique que je ne tolère normalement qu’entre gens de même passion. De plus en plus, je me laisse aller à battre du pied, à chantonner. Au moins, ça me met de bonne humeur. Je suis cette fille qui dansotte au milieu de la foule les matins pour essayer de me rappeler que tout n’est pas perdu. Je pense que certains passagers me haïssent. Ce n’est pas grave.

Je les regarde et j’essaie de m’imaginer leur histoire. Je les aime, chacun à leur tour. Il y a celle qui sourit tristement en regardant à travers une fenêtre qui donne sur un couloir sombre. Celui qui a un gros casque sur les oreilles et en train de s’assoupir debout. L’autre stressé qui regarde sa montre toutes les dix secondes. Celle qui soupire sans arrêt ; même elle je pourrais lui trouver des excuses. De temps en temps je retrouve les micro-coups de foudre au milieu de la foule. Les échanges de regards qui disent qu’on existe. C’est fugace ; ça fait tenir.
Parfois je prends l’un ou l’autre passager comme « bouée ». C’est mon point de repère. Je jette mon dévolu sur lui ou elle, je lui invente toute sa vie dans ma tête. Et puis la personne descend, alors j’en choisis une autre.

Tous des personnages, moi y compris. Dans mon « boulot normal », je m’efface et j’endure. Je tais ce que je pense, parfois je dis à mots couverts quand vraiment je ne peux pas retenir, en sachant que ce ne sera pas compris. Je ne suis jamais déçue. C’est la même stratégie que celle que j’employais dès l’école primaire. Ils n’y ont tous vu que du feu. Je suis « juste un peu bizarre », c’est tout.

Et quand je reviens, je m’affale. Mes projets n’avancent pas, ma tête est vide, comme prise dans un étau, lourde. Mon corps est psychologiquement épuisé. Même les activités supposées nécessiter un moindre effort intellectuel, je les fais difficilement.
Et je ne dors pas. Parce que je vis une espèce de rêve fade que je m’efforce de colorer envers et contre tout, alors que mes rêves sont là, à portée de main, et que je n’arrive pas à avoir la force de les atteindre.

A peine un mois et j’en ai déjà assez d’être fatiguée, de me museler. Cette vie durera le temps qu’elle pourra, le temps de mettre de l’argent de côté, le temps de retaper mon corps malade, le temps d’affiner des projets aussi, peut-être, si j’en trouve la force.
Mais je ne perds pas de vue que je ne suis qu’à un pas du suicide social. Un pas de disparaître de ce côté de la société, qui sait pour arriver où. Et ça me permet de continuer à jouer ce rôle pas vraiment pensé pour moi. Rien ne serait plus simple que dire « Stop, j’arrête ». Maintenant que je l’ai fait une fois, je pourrai le refaire facilement. Je sais à quoi me raccrocher.
Et plus que tout, même si ça implique zéro projection dans l’avenir lointain ou une protection quasi nulle,  je sais de plus en plus ce que j’ai envie de réussir à faire.

Alors j’en suis sûre : on ne m’enfermera pas là-dedans. Chaque jour qui passe, une sonnette d’alarme résonne en moi pour me rappeler que ce n’est que temporaire, que c’est pour pouvoir mieux avancer après, et c’est ce qui me fait tenir. Ça me coûte des textes que je n’écrirai jamais, du temps sur des projets dignes d’avancer. Mais ce n’est que temporaire : c’est reculer pour mieux sauter.
Toute cette « vie normale » ne marche pas pour moi. Je n’aurai de cesse de rêver jusqu’à, enfin, m’être construit ma place.
Quel quotidien a du sens si on le remplit de tout ce qui nous prive de nos motivations à nous lever le matin ?

On m’a appris que la vie, c’était marche ou crève. Mon corps me dit que la marche, c’est bof pour moi en ce moment. Alors pour tenir le coup je rêverai ou crèverai.
Et en attendant je continue à faire de l’apnée dans le métro en me racontant des histoires.

Published byLia

Hobbite berserk à la plume acérée, aubergiste itinérante, éleveuse de peluches, geekàlunettes, mélomane, linguisticomane et psychocentrée : tant de centres d'intérêts, si peu de temps.

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