Ce qui marche

J’ai grandi avec l’impression d’un chemin tout tracé, comme si on m’avait présenté des recettes, des jolies phrases toutes faites, des choses auxquelles m’accrocher pour me développer, parce que « c’est comme ça que ça marche ».
Pendant des années, je n’ai jamais rien remis en question.
Et puis, petit à petit, mon monde s’est assez cassé la figure pour que je me rende enfin compte qu’en fait… tout ça ne marchait pas du tout. Il fallait tout reprendre à zéro.

Il m’en a fallu, du temps et des électrochocs (des crises multiples qui ont déjà fait l’objet d’articles de blog ont, je l’avoue, beaucoup aidé), pour que je finisse par développer un esprit critique.
Ce n’est pas que je n’avais pas d’esprit; c’est que j’ai l’impression qu’on ne m’avait jamais invitée à l’utiliser pour questionner. Je ne sais pas à quel point cette impression est fondée, mais les résultats étaient là.

Je n’oublierai jamais la première fois où j’ai réalisé que « cette personne que j’admirais plus que tout n’était pas un modèle à suivre ». J’ai pleuré plusieurs jours. Depuis, ce genre de petites explosions s’est multiplié. Ca arrive encore régulièrement. Mon univers, ou au moins un bout de mon univers, vole en éclats et je dois tout reconstruire. Je pleure un peu moins, j’apprends à appréhender, à gérer. Je cherche ce qui marche.
Je trouve des choses, surtout par élimination. Je considère que je suis quelqu’un qui a beaucoup de chance dans sa vie, mais celle de trouver le bon chemin du premier coup n’en a pas fait partie.

J’étais avec un ami il y a peu, et nous parlions des comportements autodestructeurs que nous avions pu avoir. « Tu sais », il m’a dit, « il y a quelques années, j’ai fait plusieurs erreurs, pour lesquelles j’ai eu besoin de me punir. Je l’ai fait de la pire manière qui soit. J’ai trouvé un CDI à temps plein, une petite amie exclusive, et un appartement pour vivre avec elle. J’ai failli devenir fou. »

Un emploi fixe. Un lieu de vie fixe. Une relation stable. C’était « la recette de base pour que ça marche », non ? Trois gages de réussite complète. Je connais beaucoup de gens qui auraient donné cher pour réussir à atteindre ce stade. La moi de 2010 en aurait eu les yeux qui brillent. La moi de 2012 n’aurait jamais compris sa phrase.
La moi de 2016 l’a juste regardé avec compassion. « Je suis désolée. Je comprends. Je suis contente que tu t’en sois sorti. »

J’avais fait la même erreur que lui. Me raccrocher à cette recette qu’on nous survend, essayer de suivre le chemin copain-emploi-maison, j’avais essayé, moi aussi. Plusieurs fois, même.

Il y a eu la première réalisation, celles des relations. On nous les présente comme hyper présentes dans nos vies, à tout prix fusionnelles, autour desquelles tout le reste doit tourner.
Sans avoir encore mis les mots dessus, je me sentais coupable d’être asexuelle, coupable d’être polyromantique. Coupable d’exister en souhaitant une relation malgré tout. J’ai essayé pendant plus de six ans de rentrer dans ce moule, faire des compromis sur ma nature pour que ça marche, quel qu’en soit le prix. Une relation fusionnelle après l’autre, une réaction de dépendance après l’autre, j’ai fini par y laisser plus que quelques plumes : ce n’était pas ce qui marchait.
Maintenant, j’ai appris. Exit, le doux coton des relations fusionnelles qui se transforme en montagnes russes émotionnelles bien trop dangereuses pour moi. Exit, de me sentir forcée à des relations physiques « pour le bien du couple ». Exit, de me sentir coupable de penser à quelqu’un d’autre de temps en temps.
Ce premier moule-là a volé en éclats. Je me rapproche de « ce qui marche ».

Il y a ensuite l’emploi. Il n’y a pas deux ans, j’épluchais cyniquement les annonces d’emploi, en déplorant de ne trouver aucun CDI, aucun temps plein, rien de « sérieux, fixe, fiable ». Un vrai boulot chiant, quoi !
Alors forcément quand on m’a proposé un premier CDI, j’ai sauté et pleuré de joie.
J’ai regretté.
Le CDI suivant, j’ai grincé des dents, mais quand on m’a dit « C’est ça ou rien », j’ai dit oui. « Il faut bien manger ».
J’ai regretté. J’ai fini par le plaquer pour passer en CDD. A temps partiel. Avec une activité indépendante totalement incertaine à côté.
Parce que « le vrai boulot chiant », ce n’était pas le bon moule à nouveau. Maintenant je vis dans la précarité, je mange des nouilles « comme une étudiante », je me maintiens en forme malgré tout, en faisant ce que j’aime. Je me rapproche de « ce qui marche ».

Il y a le logement. Ce besoin maladif d’un « cocon », d’un « chez moi » est tellement présent et ancré en moi qu’il fera l’objet d’un autre article, plus tard. J’ai eu un vrai chez moi, pas longtemps, avec mes meubles et mes envies et mes invitations à qui mieux mieux et mon statut d’aubergiste et ça a été une des plus belles expériences de ma vie. Et une de mes plus belles prisons, aussi. Maintenant, j’ai de quoi meubler un 60m² dans la grange chez mes parents, et je ne sais pas quoi en faire. Cela fait deux ans que je vis sac sur le dos et que penser à ces affaires me fait faire des crises d’angoisse.
J’ai eu la chance de rencontrer une fille assez hors du commun l’été dernier, qui m’a dit « Le plus dur, c’est de tout empaqueter, et de se débarrasser des cartons. Une fois que c’est fait… on se sent si léger. Si libre. »
Pétrie d’angoisses qui avaient resurgi seulement quelques jours avant, lors d’un retour chez mes parents, je lui ai envié cette légèreté, cette liberté. J’y réfléchis beaucoup, depuis. Je ne suis pas sûre de « ce qui marche » pour moi.
Dans dix jours, je vais signer pour un nouvel appartement. A mon nom. Où il y aura mes affaires, où je pourrai inviter des gens à manger, à dormir.
J’en fais des nuits blanches.
J’ai testé plusieurs chemins d’appartement : l’appartement en résidence étudiante. L’appartement en colocation. L’appartement en logement de fonction. L’appartement à moi seule, l’appartement à deux…
Je teste un nouveau chemin. Un petit appartement pas cher, déjà meublé, un « je pars quand je veux », du moins je l’espère. J’ai encore beaucoup de chemin à faire de ce côté-là,  ne serait-ce que pour me détacher du superflu.
Ce moule me terrifie. J’essaie de le briser. J’essaie de trouver « ce qui marche ».

Il y a plein d’autres sujets sur lesquels je ne sais pas où j’en suis. Ne serait-ce que mon rapport à mon corps : trouver « ce qui marche » pour me défouler physiquement (quand les dizaines de sports que j’ai pu essayer n’ont jamais été convaincantes), « ce qui marche » pour me nourrir (quand manger trois repas par jour contribue à me faire perdre la tête), « ce qui marche » pour toutes les choses qui me tournent dans la tête (quand « tu devrais te raccrocher aux petites choses, tu devrais pas être aussi négative » ne contribue qu’à me faire culpabiliser de ne pas savoir prendre mes pilules-du-bonheur au bon moment)…

C’est valable politiquement aussi, d’ailleurs. J’ai eu une épiphanie il y a quelque chose comme un mois ou deux, pas plus. « Hé mais, en fait, je suis anticapitaliste ? »
Ce n’est pas une prise de position subite. C’est une vraie conviction ancrée depuis des années, sans doute très liée à une incompréhension totale que j’ai toujours eue de la notion même « d’argent ». Je n’y avais juste jamais réfléchi, je n’avais jamais cherché à mettre un mot dessus avant. J’étais tellement prise dans le moule que je n’ai jamais envisagé la possibilité qu’il pouvait y avoir autre chose. Je ne sais pas trop « ce qui marche », de ce côté-là, mais clairement, la place de l’argent dans la société n’est pas « ce qui marche » pour moi.

Ce n’est qu’un exemple supplémentaire. Je ne suis pas là pour vous convaincre qu’il faut tout renverser. Je mets juste le doigt sur toutes ces choses qu’on m’a présentées comme immuables, et qui, pourtant, ne marchaient pas.

J’ai l’impression de vivre cette traîtrise de l’enfance, quand on découvre que le Père Noël n’existe pas. Sauf que je n’ai jamais eu l’expérience de cette petite traîtrise-là, mes parents ayant eu le bon goût de ne pas me faire croire à ce Père Noël.
Mais le Père Noël dont je découvre l’inexistence maintenant est beaucoup plus gros. C’est le Père Noël de l’avenir tout tracé, celui qu’on vous vend par exemple en vous disant toute votre scolarité « Je ne m’en fais pas pour toi », qui vole en éclat. C’est un deuil énorme à porter, celui du dessin d’enfant qui représente une maison, une famille et un chat, avec un soleil qui sourit dans le ciel et des fleurs qui parlent dans le jardin. C’est la croix sur la stabilité qu’on nous a tellement vendue.
Parce que cette stabilité : elle ne marche pas.

On vit dans une société de concepts prêts-à-porter, censés couvrir toutes les possibilités, mais soyons honnêtes : ceux pour qui ces vêtements-là sont bien taillés sont rares et ne se rendent pas compte de leur chance. Si à une époque j’ai essayé désespérément de trouver le vêtement à ma taille, j’ai fini par laisser tomber. Maintenant je me fournis dans des friperies ; j’achète des vêtements démodés qui ne coûtent rien, et je les coupe, les recouds, et je les fais à ma mesure. C’est beaucoup de travail, mais ça me coûte moins cher, et ça me va mieux. Alors pourquoi je m’en priverais ? Sous prétexte que « ce sont des fringues qui craignent » ?
On n’a pas tous les moyens de se faire faire des vêtements sur mesure. Alors il faut trouver « ce qui marche » dans ce qu’on nous propose.

J’enfonce peut-être des portes ouvertes pour beaucoup, mais j’ai fini par tirer mes propres conclusions de ce que j’ai pu vivre et voir vivre. Si cet article ne va sans doute pas enseigner grand chose, il me permet (égoïstement, mais rappelons que j’écris autant voire plus pour moi que pour vous sur ce blog) de faire un point sur mon chemin. Et si ça peut aider quelqu’un en route, c’est toujours ça de pris.

Ce qui marche n’est pas universel. On ne sait jamais ce qui va marcher pour un autre ; c’est déjà bien assez difficile de trouver ce qui va marcher pour soi. Certains nous envient ce luxe que nous avons de pouvoir tester, jusqu’à trouver, ces choix que nous avons le droit de faire. Sans apprécier l’énergie que ça exige, et sans se demander pourquoi il y a tant de personnes égarées qui finissent par tomber sur un chemin sans plus se relever. Ces gens-là sont parmi ceux qui ont conçu les moules. A nous de concevoir les nôtres.

« Ce qui marche », finalement, c’est moi. C’est moi qui essaie un chemin après l’autre. Mes pieds sont fatigués mais ils continuent d’avancer. Et ils se moquent bien d’où ils vont, maintenant qu’ils ont compris que la destination qu’on leur a toujours vendue n’existe pas. L’important, maintenant, c’est que le chemin soit le plus chouette possible.

Alors maintenant, en marchant, je n’hésite plus à prendre un virage inattendu, obscur, peut-être risqué.

Mais ça, c’est « ce qui marche » pour moi.

Et toi, à quoi tu sers ?

Il n’y a pas beaucoup d’enseignants que j’ai vraiment admirés, qui ont réellement fait une différence dans ma longue scolarité. En dix-neuf ans (de la primaire à mon dernier diplôme), j’en ai vu passer, pourtant, mais ils étaient rares, les passionnés, ceux qui étaient vraiment là avec la foi et l’envie de transmettre des choses à leurs élèves. Je dois pouvoir les compter sur mes deux mains.
Remarquez, maintenant que j’ai pu apercevoir l’envers du décor, je comprends mieux les cyniques qui profitaient du système, ceux qui débitaient toujours le même cours d’année en année, ceux qui avaient totalement abandonné ou ceux qui quittaient la salle en pleurant et ne revenaient qu’au bout de deux mois. Mais même si j’aurais plein de choses à dire là-dessus, ce n’est pas le sujet aujourd’hui.

Parmi ces passionnés, ces attentifs à leurs étudiants, à la pédagogie pas toujours adaptée mais qui essayaient et surtout écoutaient malgré tout, il y a eu Mme M.

Mme M, c’était ma prof de psychologie du développement entre 2013 et 2015. Une petite bonne femme pas bien haute, pas bien grosse, plus toute jeune, mais qui avait la force de vie de tous ses élèves rassemblés.
Elle était pénible, Mme M. Elle avait ses idéaux, ses exigences de travail, parfois elle était de ces profs qui croyaient qu’il n’y avait que leur matière et donnait donc une quantité monstrueuse de travail.

Et pourtant, Mme M., c’était une des profs les plus humains que j’aie eus. Après mon burnout, quand j’ai essayé de revenir en cours et que je lui ai montré l’arrêt de travail donné par le psy, elle m’a regardée et m’a balancé d’un ton sec : « Mais qu’est-ce que vous fichez ici ?! »
Elle n’y allait pas par quatre chemins, Mme M., quand elle avait des choses à dire, elle les disait. Elle était un peu crue, des fois.

Son ton était sec, mais elle ne m’a pas engueulée. Elle m’a fait comprendre que je n’avais rien à faire là, mais elle m’a laissé faire ce que je voulais. Moi, c’était encore un peu trop tôt pour que je comprenne, j’étais dans cet état d’esprit où « je ne pouvais surtout pas rater des cours, je ne pouvais déjà plus aller travailler, il fallait que je valide mon diplôme ». Elle m’a acceptée en cours, m’a dit de prendre soin de moi. Je suis restée les deux heures.
On a parlé d’apprentissage par l’analogie, ça aussi, il faudra que je vous en parle un de ces quatre.
Bon, les cours de Mme M., c’était un peu cryptique, parfois. On sentait qu’elle voulait qu’on comprenne, mais elle partait un peu dans tous les sens, des fois, avec des notions qu’on avait du mal à saisir.
Et puis elle nous a donné des dossiers à faire, avec une consigne principale, une seule.
« Peu importe le sujet : ils doivent faire sens. »

Perplexité dans l’assemblée. Faire sens, c’est quoi ?

« Vous ne vous forcerez pas à travailler sur des choses qui ne font pas sens ; vous ne feriez que recracher mes cours, ou paraphraser des bouquins, et moi, ça ne m’intéresse pas. Ca fait des années que des élèves me font des dossiers, et ce sont ceux qui ont trouvé les sujet qui faisaient sens pour eux qui étaient les plus riches. Intéressez-moi. Trouvez ce qui fait sens. »

Ses mots ont résonné. J’étais fragile, et tout ce qu’on me disait (surtout en cours de psychologie, vous pensez), je me le prenais de plein fouet. Là, évidemment, je ne pouvais que le prendre pour moi.
Rien ne faisait sens. Ma présence dans cette salle. La situation dans laquelle j’étais.
Je n’ai pas écouté la suite du cours. J’ai cherché le sens, mon sens. J’ai pris conscience que même en ayant passé un an à faire un mémoire sur « Making meanings » deux années plus tôt, je n’avais aucune idée de ce que ça pouvait vouloir dire.
Le cours s’est terminé, j’ai fui la salle en pleurant. Je lui ai dit merci, au revoir. Je ne suis pas retournée en cours du semestre. J’avais trop de choses à régler avant.

A la réflexion, déjà l’année d’avant, elle avait essayé de nous inculquer ça. Mais allez faire comprendre un truc pareil à des L2 de 19 ans avec autant de jugeotte qu’un collégien. Les élèves ont torché leurs dossiers, et voilà. (Moi, j’étais contente : ça m’a permis de justifier un travail de recherche sur le jeu de rôle dans le jeu vidéo. J’ai eu de la chance, et mon semestre a été intéressant.)

Et même en CM, elle nous parlait de sens. Elle en mettait, du sens, dans tout ce qu’elle faisait, elle. Elle ne devait pas être loin de la retraite, mais qu’est-ce qu’elle se démenait ! Elle faisait des cours de licence, de master, organisait des colloques, tenait des permanences exprès pour ses élèves (et ils n’étaient pas nombreux à le faire.)
Elle donnait tout pour ses élèves. Ce qui faisait sens, pour elle, c’était de les accompagner. C’est de loin une des profs les plus dévoués que j’ai eus.

A côté de ça, Mme M. était gravement malade. Déjà l’année d’avant, elle avait raté beaucoup de cours.
Peu de temps après que j’ai arrêté d’aller à la fac, après mon burnout, un remplaçant a pris sa relève pour la plupart de ses cours, dont les miens, pendant qu’elle assurait encore ses permanences. Pour ses élèves.
Puis, lorsqu’elle n’a vraiment plus pu, elle n’a plus assuré ses permanences.

Je n’ai jamais revu Mme M. depuis ce jour où elle m’a fait durement comprendre qu’on ne faisait que survivre quand on se forçait à faire des choses qui n’avaient aucun sens.
A la fin de l’année 2014, je recevais un e-mail de l’université : jusqu’au bout, elle s’était accroché à son sens, en essayant de nous enseigner comment trouver le nôtre. Mais moins d’un mois après sa dernière apparition à la fac, sa maladie avait eu raison d’elle.

Ce soir-là, j’allais fêter le nouvel an. Mais d’abord, j’ai pleuré.

Depuis, je cherche ce qui fait sens.

Et cette question hante mon quotidien, en permanence.

« A quoi ça rime, tout ça ? Pourquoi je fais ça ? »

Je cherche les moments où je me sens réellement en vie, et ils sont rares. Ces moments où je sens que je sers.

« A quoi tu sers ? »

On l’entend souvent, entre potes, ou on le voit sur internet : « Pfff, tu sers vraiment à rien. »

C’est désuet, et pourtant, cette idée de servir est centrale pour moi.
C’est ma vision des choses mais « servir », c’est comme « faire sens », comme « être à sa place ».

Pourtant, c’est dur de servir à quelque chose, par les temps qui courent. Ou en tout cas, c’est l’impression qu’on me donne.

« De la recherche en linguistique ? Ca sert à quoi ? »

C’est ma passion. Ca m’enrichit. Ca me permet d’en parler avec les gens, de réfléchir à l’impact de nos mots sur la société…

« C’est bien beau mais c’est encore nous qui allons payer un truc qui sert à rien avec nos impôts ! »

…ça ne sert pas à rien. Le langage est ce qui forme notre réalité. Mais ça ne se monnaie pas, non.

« Ben oui ma petite, mais faut bien que tu serves à la société pour t’intégrer ! »

Ca ne se monnaie pas, alors socialement, c’est inutile.

« Je vois bien votre profil, vous, et vous voulez bien faire, mais concrètement, vous ne serviriez à rien dans l’entreprise. Nous on veut des experts, des gens qui ont de l’expérience. »

La bonne volonté, celle de bien faire, de faire avancer les choses, ça ne sert à rien. Ca ne se monnaie pas, non plus. Ca s’admire, ça se respecte. Mais s’il n’y a pas autre chose à côté, c’est inutile.

« T’es bien gentille mais c’est pas avec tes belles paroles que tu vas faire avancer la boîte. Alors oui on écoute nos employés, mais non on ne va pas payer plus pour qu’ils se sentent mieux. Au mieux, on fera ce qu’il faut pour leur mettre de la poudre aux yeux. »

Quel que soit le milieu, toujours la même rengaine. Il ne fait pas bon être idéaliste, il ne fait pas bon vouloir se mettre au service du bien-être des gens.
Tu veux être prof et bien faire ton boulot ? C’est dommage. Les choses font que tu ne peux plus gérer tes élèves au cas par cas vu le nombre, tu ne peux pas les écouter, tu ne peux pas les accompagner. De toute façon, si tu le fais, on te tombera dessus, parents ou supérieurs. Il faut juste les fondre dans un moule, ou les laisser couler, et surtout, surtout, que le lycée ait des bonnes notes à la fin (il n’y a qu’à voir le système de notation du bac).
Tu veux aider autrui à son insertion professionnelle ? Alors pour les jeunes, n’y pense même pas. Si ce sont des élèves, tu les verras une demi-journée sur l’année, et on t’aura dicté tout ce qu’il faut leur dire. Il ne faudrait quand même pas qu’ils sortent des rangs. Des moins jeunes ? Très bien, on va te donner un portefeuille de jeunes actifs (oui, « un portefeuille », rien que le terme…), et tu auras là encore une heure par mois à leur accorder maximum, tout en leur proposant le plus de choses possibles pour t’en débarasser au plus vite. Tu voulais les écouter et leur apporter un suivi spécialisé ? Dommage.
Du chiffre, toujours du chiffre.
Tu veux que les travailleurs se sentent bien dans leur travail ? Tu ne crois quand même pas que l’entreprise va payer pour ça. Il ne faut pas exagérer, il n’y a pas d’argent à mettre là-dedans. Au mieux, on paie un partenariat avec une écoute psy, hop-là, conscience tranquille, s’ils ne sont pas bien ils savent où aller. Mais améliorer les conditions de travail, non non non. Trop d’investissement, trop de changement. Il faudrait voir à ne pas tout bousculer. Et puis, oh : tout ça a un coût. C’est plus simple de garder un turnover élevé, regarde : les salariés partent d’eux-mêmes…

Je ne parle que des milieux que j’ai fréquentés. Je ne prétends pas détenir le savoir ultime. Pourtant, après avoir discuté avec beaucoup de monde, de plusieurs milieux différents, c’est la même chose qui ressort, encore et encore : résultats immédiats, le profit avant tout, il faut de l’argent pour vivre après tout.

En politique, c’est pareil, d’ailleurs. Il ne faudrait pas songer à une politique meilleure sur le long terme : le long terme, c’est cinq ans, c’est la réelection. Après, on verra. Plus loin, peu importe. Il faut se mettre les gens dans la poche… leur argent avec.

Il y a une faille énorme dans notre système actuel. Il fonctionnerait probablement à merveille pour des robots qui carbureraient aux billets verts .
Le problème, c’est que nous sommes humains. Et la valeur de notre humanité, elle, ne se compte pas en euros.

Il faut de l’argent pour vivre, mais pas vivre pour l’argent.
J’aimerais ajouter une ligne : si l’argent aide à vivre, on a d’abord besoin de notre humanité. Sinon, à quoi bon vivre ?

Il y a servir et servir. Il y a ce « tu ne sers à rien » qu’on vous balance, parce que vous n’êtes pas bien dans les cases de la société et qu’ « on ne peut rien faire de vous ». Vous ne servez à rien parce que vous ne valez rien, dans le grand supermarché de l’emploi. On ne va pas vous acheter, vous payer à « ne rien faire ».

Et puis il y a ce « je suis là, et je sers. » Celui qui a du sens. Celui qui veut dire qu’on sert à soi, aux autres. Celui qui fait aller les gens mieux. Celui qui indique qu’on a trouvé notre place.
Ca peut être quelqu’un qui vous dit merci, ou un simple sourire.
Ca peut aussi, simplement, être ce sentiment intérieur et profondément chaleureux de savoir que ce qu’on fait, là, on le fait bien, et que quelque part, on rend les gens heureux.
Et loin des beaux discours, tout ça : On change la vie.
(Oui, j’ose Goldman.)

Je ne sais pas vous, mais je suis à cette étape de ma vie où je choisis entre servir à une société qui n’a aucun sens pour moi, qui tourne autour d’une notion qui en a encore moins, celle de l’argent… et servir à moi-même et à mon entourage, changer la vie, à petit pas, plutôt que m’enfermer dans un système qui ne fonctionne pas et qu’on voudrait rendre encore plus dysfonctionnel.

Alors peut-être que je dis ça parce que j’ai toujours connu le confort, le luxe de ne pas être vraiment dans le besoin… Mais soyons honnêtes : si je ne dois plus manger qu’un repas par jour ou moins, lequel sera constitué exclusivement de pâtes, pour pouvoir choisir le « servir » qui a du sens, je le ferai.

Je ne ferai que ce en quoi je crois.

Je ne dis pas non à un travail salarié, mais le supermarché de l’emploi s’arrête ici, pour moi. Je ne suis pas un produit sur un rayonnage, qu’on prend et qu’on jette parce qu’il est trop cher ou moins bien.
Mes expériences passées m’ont fait comprendre que toute relation implique un respect mutuel. Dans une relation amoureuse, désormais, si on me pousse à abandonner ce que je suis, je claque la porte sans retenue.
Je ne vois pas en quoi ce serait différent dans une relation de travail.
Les DRH ont le droit de se montrer exigeants dans leur recrutement, et je les comprends ; mais j’ai moi aussi le droit de me montrer exigeante quant au poste que j’occuperai, la boîte dans laquelle je travaillerai.
Salariée, pourquoi pas, mais l’entreprise a intérêt à être à la hauteur.
Et surtout, surtout, le boulot a intérêt à avoir du sens pour moi.

Ca ne va pas être facile : ce qui a du sens pour moi ne se monnaie pas. C’est l’échange humain, c’est ce soutien, cet apport, ce sourire sur le visage des gens, sans aucune autre contrepartie – car toute monétisation de cet échange lui ferait perdre tout son sens.
Je garde en moi la conviction qu’il est possible de trouver un équilibre de ce genre, même dans le monde salarial. Je dis juste qu’on n’y est pas encouragé. Il faut bien s’entendre avec ses collègues, mais pas trop (alors qu’une équipe réellement soudée ferait tellement de miracles). Il faut être proche de sa hiérarchie, mais pas trop (alors qu’enlever l’épée de Damoclès qu’elle fait peser sur nous en permanence rendrait les choses tellement plus vivables). Il faut grossir et grossir encore pour faire toujours plus de chiffres, alors que partager le marché entre de nombreuses petites entreprises rétablirait sans doute un équilibre et éviterait surtout considérablement les dérives de bureaucratie telles qu’on les connaître trop bien chez nous, celles qui annihilent toute efficacité et tout le sens lié initialement à l’entreprise

Appelez-moi idéaliste. Pas de souci. Je vois l’état social actuel : je vous comprendrai même.

Mais n’empêche qu’entre faire 35h par semaine un boulot non-précaire qui me grignote de l’intérieur, me dévore toute mon énergie, me privant au passage de mon temps libre, et surtout n’a plus aucun sens autre que « il faut bien gagner sa vie » ; et m’adonner 40 à 50h par semaine à quelque chose auquel je crois fermement, qui me donne de l’énergie au lieu de me la voler, et donne un sens tout humain à ma vie, mon choix est tout fait.

Vous savez, ce que j’ai dit, plus haut, comme quoi le langage est ce qui définit notre réalité ?
Je vous propose de redéfinir nos réalités sociales en arrêtant les abus de langages : nous n’avons pas à « gagner notre vie ».
Notre vie, on l’a, dès notre naissance. Ce n’est pas quelque chose qui se gagne. Ce n’est pas quelque chose que des gens « supérieurs » vont nous autoriser à avoir avec de l’argent. Personne n’a le droit de vie sur nous ; nous ne sommes pas des esclaves. Nous n’avons pas à être des serveuses automates. (Oui, j’ai revu Starmania dernièrement. C’est fou ce que c’est d’actualité.)
Arrêtons de « gagner nos vies ».

Nous avons le droit de vivre, pour nous, et plus que tout, nous avons le droit de donner un sens à nos vie. Un sens autre que celui de « servir » à une société qui marche sur la tête. Un sens autre que l’argent.
Parce qu’on vaut mieux que ça.
On vaut mieux qu’être des produits de consommation dans un grand supermarché de l’emploi qui n’a plus aucun sens.

Parce que notre humanité, c’est elle le sens. Et elle n’a pas de prix.

Merci pour vos enseignements, Mme M.

La Brûlure sociale

Je n’aurais pas pensé ouvrir cette section sur un tel article. J’en ai des tonnes d’autres en réserve, sur les réflexes défensifs, et sur la fleur qui a failli détruire ma vie, évidemment – je pensais même ouvrir le bal avec un article de description du Narcisse.

Finalement, il vous faudra attendre un peu plus pour tout ça. Dans mon humeur actuelle, cet article-là me semble beaucoup plus important.

Aujourd’hui, j’ai quitté le travail rongée par la culpabilité, en pleurant. Culpabilité de partir plus tôt que prévu, mais incapacité à y rester une minute de plus. Les larmes étaient nerveuses, douloureuses, un mélange d’amertume, de terreur, de réviviscence… Un joyeux cocktail.

Pour ceux qui me lisent sans en savoir plus, je suis en dernière année de licence de psychologie,‎ spécialité ergonomie et travail.

Ça veut dire que je ne suis pas vraiment une disciple de Freud (enfin, dans la limite possible quand on est étudiant en psycho) mais surtout que je ne m’amuse pas à trifouiller dans vos têtes pour établir quel genre de névrose vous pouvez avoir. Je suis celle qui vient sur votre lieu de travail et qui observe, silencieuse, dans un coin, pour trouver des points d’amélioration dans votre travail, voir comment augmenter votre moral et votre efficience.

Je parle de « travail » plus haut, mais comme je suis en fin d’études, je suis en stage, en fait. Un micro-stage, même, qui me fait découvrir les joies des réalités en entreprise.

Bon, j’ai déjà un peu d’expérience de l’entreprise. Pas des masses, mais mine de rien, j’ai un pied dans la vie active depuis 2011, quand même. Je connais les situations de crise, les absences complètes de communication, les périodes de stress intense qui vous rongent jusqu’à la moelle et vous privent de toute forme de vie personnelle. On a beau connaître tout ça, se placer en observateur dans une entreprise, sans être un acteur à temps plein, ça ouvre les yeux sur plein de choses. Des trucs très chouettes, hein. Et aussi des réalités bien dégueulasses.

Je me place dans la catégorie des utopistes. Des idéalistes. Des rêveurs, aussi, sans doute. Moi, dans la vie, j’aime bien rendre service aux gens. J’ai une fibre sociale assez forte ; dans l’ensemble, je cerne assez bien, et assez vite, les gens. (Il y a toujours des exceptions, et non, ça ne veut pas dire que je place les gens dans des cases au premier regard, crénom.)

Ca fait de moi quelqu’un de chouette avec qui discuter, parce qu’en plus, je suis curieuse, et j’aime bien en savoir plus sur les gens qui m’entourent, et les écouter, et voir comment je peux les aider. Oui oui ! Je veux aider les gens. C’est un peu ma raison d’être depuis… depuis longtemps, en fait.

Et voilà qui m’amène au sujet précis : dans ma petite utopie personnelle, je me disais que ce serait chouette de faire un métier dans lequel j’aiderais les gens à mieux vivre. De par mon expérience personnelle, pouvoir soulager des employés et les aider à être mieux dans leur travail, c’était permettre à d’autres de ne pas vivre ce que j’ai vécu. Vous savez, ce moment où le boulot vous use jusqu’à la corde, où vous perdez goût à tout, où vous n’en faites jamais assez ?

(Ah ? J’en vois au fond qui commencent à voir le lien avec le titre. Au bout de 500 mots, en même temps, il était temps que je commence à en venir au fait. Remarquez que ce n’est pas un hasard si je tourne autour du pot : d’abord, il y a un lourd contexte à remettre ; ensuite, je suis morte de trouille parce que je sais que quand j’arriverai vraiment dans le vif du sujet, je vais me mettre à pleurer.)

Bon. Aujourd’hui, donc, je suis revenue à la réalité. Aider les gens, c’est une noble ambition ; mais à un moment il faut voir la vérité en face : globalement, la société ne veut pas qu’on aide les gens. Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne, les enfants, un peu de réalisme.

Aider les gens, ce n’est pas rentable. [1]

Je ne jetterai pas la pierre à ceux qui essaient de faire vivre leurs entreprises coûte que coûte ; même ceux qui recrutent des stagiaires avec au moins trois ans d’expérience me semblent « excusables » dans la réalité économique actuelle. La vérité c’est que pour maintenir une entreprise en vie, il faut faire beaucoup avec très peu pour tenter de gagner assez.

Alors au lieu de former un employé supplémentaire à sa sortie de l’école, de le garder, de le chérir, d’en faire une partie intégrante de la boîte, on cumule les stagiaires. On profite des volontaires – il y en a toujours : trop de demandeurs, pas assez d’emplois, après tout. Alors le travailleur devient un produit de consommation comme un autre, et il doit faire sa propre promotion : dans de nombreux domaines, les salariés ne le sont plus de manière stable, ils deviennent des sortes de micro-entrepreneurs, toujours en quête de missions, cumulant les CDD parce que les CDI ça coûte trop cher, cherchant à en faire toujours plus, à se donner à fond pour pouvoir s’accomplir en tant que personne intégrée socialement.

Car en voilà un, d’accomplissement ultime : avoir un travail stable, vivre sans précarité.

On me dit dans l’oreille que ça commence à sentir le vinaigre… Vous avez raison. J’arrive, attendez. On n’en est même pas encore à mille mots, après tout. Je crois que cet article va être long.

Je ne sais pas trop ce qui nous pousse ainsi, mais je crois qu’on est un peu tous à être en quête de quelque chose. Personnellement, j’ai jamais trop compris pourquoi j’étais sur cette Terre, et pour être honnête, je n’ai de fait pas toujours bien vécu d’être en vie. Alors j’ai fait comme tout le monde, j’ai suivi les sentiers qu’on me proposait.

Pourquoi vivre ? Pour être heureux.

C’est quoi être heureux ? C’est être accompli : dans son travail, dans une famille qu’on fonde… c’est avoir une place à soi où on se sent bien.

Ca y est, maintenant vous froncez franchement les sourcils. Je vous comprends. Moi aussi. Pourtant, j’ai beau me dire que tout ça, tous ces bonheurs préconçus auxquels on nous fait croire dès notre plus jeune âge, c’est un peu des conneries, au fond, c’est ancré à moi, et je ne m’en dépêtrerai pas si facilement.

Vivre, donc, c’est s’accomplir. OK. Alors allons-y mes p’tits, moi je vais m’accomplir, je vais me donner à fond, jusqu’au bout, je vais aller au maximum de mes capacités pour être heureuse dans ce que je fais.

Je vais être heureuse à me rendre malade !

J’ai essayé plein de trucs. D’abord, le relationnel. Je suis allée dans des extrêmes relationnels que j’aborderai dans d’autres articles, sinon je ne suis vraiment pas couchée. C’a failli avoir ma peau, c’était chouette. (Notez que je suis cynique, mais c’est un réflexe défensif. Si jamais je lâche là-dessus, je craque avant même d’avoir vraiment abordé le sujet que je voulais aborder).

Voyant que ça ne fonctionnait pas – il paraît qu’on ne peut pas vivre pour les autres – je me suis rabattue sur l’idée de vivre pour moi. D’être une personne accomplie dans mon travail ; m’insérer dans la société, glorieusement, en faisant un truc que j’aimerais, à fond.

Ca tombe bien, la société aime bien qu’on fasse les trucs à fond. Tous ces idéaux qu’on nous balance à la gueule, au fond, ils mettent bien en avant qu’on vit par ce qu’on fait et pas par ce qu’on est. Je veux dire, on ne vaut rien, si on ne fait qu’être, n’est-ce pas ?

Alors il faut faire, faire à fond.

Allez, lancez les citations.

Pour gagner et réussir, il faut mettre de côté une partie de soi-même. L’organisation opérant une confusion entre le faire et l’être et ne reconnaissant l’individu que pour ce qu’il fait, celui-ci se trouve pris dans la nécessité de répondre aux exigences de son entreprise : survalorisation de l’action, challenge permanent, obligation d’être fort, adaptabilité et disponibilité permanente… C’est cette nécessité d’adaptation de soi-même à la logique managériale qui peut finir, dans certains cas, par consumer l’individu.
— N. Aubert et V. De Gaulejac, Le Coût de l’excellence

Voilà, ça y est, on entre dans le vif du sujet. Toute à mes interrogations, au beau milieu de mon stage, voilà que je décide de faire la partie théorique de mon rapport d’étonnement. J’ignore si je dois remercier ou maudire mon enseignant de m’avoir conseillé ce livre, qui, par ailleurs, a paru en 1991. Il y a 24 ans, donc. On pourrait se dire qu’en un quart de siècle, les choses auraient évolué – mais j’y viens.

Mon stage est chouette. L’équipe est très sympa, l’organisation semble idyllique à mes yeux de non-initiée qui vient de débarquer. Je ne vais pas trop déballer, parce que vous savez, Internet est une place publique. Allons donc pour le minimum : une start-up bien dynamique, créative, le genre qui fait envie pour la place qu’elle laisse à l’innovation (mais si) et la liberté qu’elle donne aux employés. Une petite adhocratie à tendance configuration missionnaire, à en croire Mintzberg et ses structures organisationnelles : beaucoup de liberté, beaucoup de créativité, une idéologie bien présente (quelle qu’elle soit), vouée à devenir de plus en plus bureaucratique à mesure qu’elle s’éloignera de son statut de start-up. C’est une fatalité, ça, la bureaucratie, on dirait. Mais bon, en attendant, quand on ne se penche pas trop sur le truc, ça fait vachement envie.

(Et même, par rapport à mille et mille autres entreprises, ça fait envie. Je ne crache pas dans la soupe et tiens à rappeler que je ne tape pas sur cette boîte en particulier, mais bien sur l’idéologie générale qui semble régner sur l’intégralité du monde du travail.)

Et puis ensuite il y a la douche froide. Le rappel que, hé, c’est bien beau une entreprise fondée sur des bonnes idées, mais il y a une réalité économique dernière. On ne peut pas embaucher n’importe qui. Il faut que chacun fasse le boulot de quatre personnes. Il faut se donner à fond et plus qu’à fond.

Ah ? On en revient à se donner à fond. Car oui, même dans une petite structure à l’apparence utopique, on y revient. Il n’y a pas d’utopie, le retour de bâton de la réalité est bien présent. On n’échappe pas aux discours guerriers. Mais si, vous savez, ceux qui disent qu’il faut conquérir le marché. Ceux dans lesquels on établit un « war plan ». C’est toujours la guerre, toujours, et jamais il n’y a de consensus, jamais de possibilité de paix : quand on a vaincu une étape, on part à l’assaut d’une autre. Ca ne s’arrête jamais, et au milieu de tout ça, les employés sont les guerriers qui donnent tout ce qu’ils ont. Ils s’adaptent à cette exigence, pour faire toujours mieux, pour que l’entreprise avance.

Devereux parle de « modèles d’inconduite socialement admis dans les sociétés où prévaut une idéologie construite sur la réussite à travers le travail ». On y est : l’achèvement personnel passant par le travail, on ne compte plus ses efforts. Il y a un idéal à atteindre, vous comprenez.

Et puis soudain, ça y est. Les feux de la guerre nous atteignent.

On brûle.

C’est comme ça que Freudenberger en a parlé la première fois : la brûlure interne. En anglais, le burn-out.

Ce qui était auparavant un complexe plein de vie n’est plus maintenant qu’une structure déserte. Là où il y avait un édifice bourdonnant d’activités, il ne reste plus que quelques décombres pour nous rappeler toute la vie et l’énergie qui y régnaient. Peut-être quelque pan de mur reste-t-il encore debout, peut-être même distingue-t-on encore quelques fenêtres ; peut-être même que toute la structure extérieure est encore intacte, mais si vous vous hasardez à l’intérieur, vous serez frappé par l’ampleur de la désolation qui y existe… Les gens sont parfois victimes d’incendie, tout comme les immeubles. Sous l’effet de la tension produite par la vie dans notre monde complexe, leurs ressources internes en viennent à se consumer comme sous l’action des flammes, ne laissant qu’un vide immense à l’intérieur, même si l’enveloppe externe semble plus ou moins intacte.
— H. Freudenberger, L’Epuisement professionnel, la brûlure interne

Vous le voyiez venir, n’est-ce pas ? Je vous entends déjà.

« Ah bah oui, ça, le burn-out, c’est la maladie de l’époque ! »

Pour sûr, on en entend beaucoup parler ces derniers temps. Bon, je vous rappelle que Freudenberger, c’était il y a 30 ans, quand même. En 30 ans, on aurait pu faire des progrès, vous ne croyez pas ?

Hé bien non, au contraire. C’est de pire en pire.

Mais le vrai pire du pire, vous savez ce que c’est ? C’est que cette idée de feu qui dévore tout et laisse vide, c’est pas nouveau. La notion de burn-out a pris le pas sur une autre notion, qui, bien qu’elle fut nommée en 1869 par Beard, a été observée et étudiée depuis l’Antiquité, rien que ça : la neurasthénie. L’épuisement nerveux, quoi. Si je vous parle de Marcel Proust ou de Virginia Woolf, je suis sure que ça vous évoquera deux-trois trucs.

Mais bon, la mode de la neurasthénie est passée. Place au burn-out.

« J’en ai marre que tu fasses rien à la maison, que tu sois tout le temps épuisée, franchement je vois pas de quoi tu te plains, t’as un boulot pépère, t’en fais pas tant que ça, t’es gonflée. »

(Quoique la citation ne soit pas 100% juste, car je l’ai effacée au mieux de ma mémoire, Narcisse n’a pas été doux avec moi sur beaucoup de points. Mais il exprime le point de vue de beaucoup de gens : faire un burn-out c’est être faiblesurjouer la fatigue, c’est un échec inadmissible.)[2]

J’étais prof d’anglais. Les profs, c’est bien connu, ils n’en foutent pas une. Alors je n’avais pas de raison d’être épuisée.

A une époque, j’ai été prof dans trois organismes différents, qui me faisaient passer une vingtaine d’heures dans les transports.

Je devenais cinglée, je pleurais tout le temps, j’annulais des cours de plus en plus souvent. Et pourtant, chaque fois qu’on me proposait des nouvelles missions, des nouveaux clients, je disais oui. Parce qu’il fallait que je fasse ces heures, ce travail, c’était le mien. C’était comme ça que j’allais m’en sortir. Il fallait travailler pour exister.

C’était ce que la société m’avait appris, après tout, non ? J’en voulais, moi. Je voulais réussir.

Ce mal semble lié à la société dans laquelle nous vivons. Il paraît découler de la lutte constante que nous menons pour donner un sens à notre vie : les idéaux d’excellence qui caractérisent notre société semblent ici directement en cause. […] L’individu se trouve en quelque sorte enfermé dans une spirale infernale, obligé de courir toujours plus vite dans une vie où tout change si rapidement qu’il ne reste plus rien de stable sur quoi s’accrocher pour reprendre son souffle : un peu comme Alice au pays des merveilles, nous nous apercevons maintenant « qu’il faut courir de toutes tes forces pour pouvoir rester au même endroit. Si tu veux aller ailleurs, il te faudra courir au moins deux fois plus vite ».
— N. Aubert et V. De Gaulejac, Le Coût de l’excellence [3]

Alors moi j’ai couru, couru, couru… Un premier tour à l’hôpital n’a pas suffi, je suis repartie de plus belle, en courant. Les premiers signes n’ont pas suffi. Ca traîne, ce genre de choses…

Le sentiment de brûlure interne ne se produit en général pas d’un seul coup, il s’installe peu à peu, le feu couve longtemps avant de flamber d’un seul coup, et des personnes qui avaient été pendant la plus grande partie de leur vie pleines d’enthousiasme, d’énergie et d’optimisme se mettent progressivement à éprouver une grande lassitude et une absence de vitalité. « Leur énergie se transforme en ennui, leur enthousiasme en colère et leur optimisme en désespoir. »
— N. Aubert et V. De Gaulejac, Le Coût de l’excellence

Et ensuite, on finit par ne plus voir de but en quoi que ce soit. Et on finit à l’hôpital une deuxième fois. Et cette fois-ci, personne ne s’y attendait parce que, hé, c’est vrai qu’on était fatigué ces derniers temps, mais après tout on était tellement plein de vie !

Bon, enfin, si tout ça semble lié à la société en général, alors pourquoi ne sommes nous pas tous en burn-out ? Aubert et Gaulejac apportent la réponse, en citant à nouveau Freudenberger.

La particularité de cette maladie est qu’elle atteint en général des gens nourrissant un idéal élevé et ayant mis le maximum d’efforts en oeuvre pour atteindre cet idéal. La plupart de ceux qui deviennent la proie de cette maladie sont des gens qui ont travaillé énergiquement pour atteindre un but : « Leur horaire est toujours plein et, quel que soit le travail à faire, on peut être certain qu’ils feront toujours plus que leur part. Ce sont généralement des leaders qui n’admettent pas qu’ils ont des limites et ils se brûlent à force d’exiger trop d’eux-mêmes. Tous ces gens avaient de grands espoirs et n’ont jamais voulu faire de compromis en cours de route. » En fait, si cette maladie atteint cette catégorie de personnes, c’est parce qu’elle est, spécifiquement, la maladie de l’idéalité. Selon Freudenberger, il est pratiquement impossible qu’une personne sans grand idéal ou qu’un individu vivant au jour le jour parvienne jamais à cet état. Les risques d’incendie semblent exclusivement limités aux hommes et aux femmes dynamiques « qui ont des aptitudes de leaders et de nombreux objectifs à atteindre », quelle que soit d’ailleurs la nature de ces objectifs, que l’individu les ait placés dans son mariage, dont il exige qu’il soit des plus réussis, dans son travail, qui doit être parfaitement accompli, ou dans ses enfants, pour lequels il espère une réussite brillante. Bref, il s’agit de gens qui s’engagent à fond dans tout ce qu’ils entreprennent, qui en éprouvent d’ailleurs pendant longtemps une profonde satisfaction et qui ont témoigné jusque là d’une énergie à revendre. »
— N. Aubert et V. De Gaulejac, Le Coût de l’excellence

Voilà. Des gens dévoués, qui en veulent, qui se battent, et qui finissent par tout lâcher. Je vais arrêter les citations, vous aurez compris que ce chapitre 5 du Coût de l’excellence m’a drôlement remuée.

Pour résumer la suite, Aubert et Gaulejac continuent dans leur analyse en plongeant dans la psychanalyse. C’est compliqué et un chouia technique, mais en gros, le burn-out arrive au moment où le travail n’est plus une récompense en soi : quand la déception s’installe petit à petit. 

Ils mettent tout cela en parallèle avec une problématique narcissique ; la construction d’un Soi idéal, suite à une pression qui « pousse à devenir quelqu’un d’autre ». Elle peut être due, par exemple, à des parents qui transfèrent leur idéal sur leur enfant, le poussant à se surpasser, mais aussi être « interne et déclenchée par l’admiration portée à telle ou telle personne idéale ». Ou simplement par une société qui nous montre des idéaux maison-famille-jardin en campagne-appartement en ville à longueur de temps, dans tous les médias, au point que cela devient une sorte de norme à suivre.

On a désormais un cocktail explosif : une société qui nous impose un modèle d’excellence, et… oh, je ne résiste pas à vous mettre une dernière petite citation. Promis, après, j’arrête : de toute façon, je n’arrive pas au bout de ce chapitre 5 sans pleurer, et je pense m’être assez auto-flagellée pour aujourd’hui.

 La peur et la honte qui s’attachent à l’échec dans la société narcissique qui nous entoure sont des sentiments omniprésents qui empêchent l’individu d’échapper à la pression du succès. […] Dans un tel contexte, l’individu est, plus qu’avant, conduit à développer et à poursuivre une image de lui-même en conformité avec des standards extérieurs d’excellence et de réussite, au détriment de sa personnalité réelle.
— N. Aubert et V. De Gaulejac, Le Coût de l’excellence [4]
Voilà. Le Soi idéal, imposé par l’entourage et surtout la société, et qui, peu à peu, remplace le Soi réel. Au bout d’un moment, le Soi réel est parti, disparu, « aux oubliettes ». Pourtant le Soi idéal n’est pas réel, et la personne, à mesure qu’elle avance dans son parcours (professionnel mais pas que, d’ailleurs : il y a des burn-outs relationnels, comme je le sous-entendais plus tôt) s’en rend compte et fait face à des déceptions. Ce autour de quoi elle s’est construite n’existe pas réellement. Les pièces s’éparpillent petit à petit, jusqu’à éclatement de l’idéal ; mais ce qu’il y avait avant est perdu.

Voilà donc les dangers de l’excellence. Depuis ces combats qu’on veut nous pousser à mener au sein d’une entreprise, pour qu’on donne le maximum, toujours, au point d’oublier tout le reste, d’oublier que nous ne sommes que des êtres humains, jusqu’à l’image même de la vie que nous donne la société dans laquelle nous évoluons.

Et c’est ainsi que je me retrouve. Je m’appelle Lia, j’ai un quart de siècle, la société m’a formée, modelée, détruite, et maintenant je ne sais plus qui je suis.

On est beaucoup, comme ça. Il n’y a pas d’âge. Il n’y a pas de genre. Il n’y a pas vraiment de statut social. Tout le monde peut être touché, désormais ; car on nous encourage, on nous pousse à suivre ces fameux idéaux, cette idée d’excellence socialement construite. [5]

L’avantage, c’est que malgré les baffes psychologiques que je me suis mangées ces dernières vingt-quatre heures, je suis désormais capable d’y voir un peu plus clair. Il y a quelque chose, quelque part, en moi, qui me pousse à m’accrocher encore à ce Moi idéal qui déconne complètement, que je passe mon temps à détruire violemment et reconstruire malgré tout, sans jamais parvenir à trouver où est la vraie Lia ; mais désormais, je sais un peu mieux ce que je cherche. Et surtout, je comprends. Je vois le chemin que j’ai parcouru. Je vois mieux mes erreurs, et je sais ce que je combats. Et je peux diriger ma colère, mon sentiment d’injustice, vers une entité. Je ne suis plus en colère contre la société parce qu’elle ne me donne pas ce que je mérite ; je suis en colère contre la société parce qu’elle m’a poussée vers un idéal irréalisable en termes humains, et qu’elle continue à le faire.

Franchement, je ne plaisante pas quand je dis que je n’ai aucune idée de ce que je suis. Je ne sais pas ce que j’aime. Je ne suis même pas sûre de réellement vouloir aider les gens, peut-être que ça aussi, c’est un idéal que je m’impose. Je n’arrive pas à distinguer les moments où je me sens réellement bien des moments où je veux juste aller bien, parce que « ce sont des moments où on va bien normalement ».

Et je ne suis pas la seule dans mon cas.

Alors maintenant, la vraie question, c’est…

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Car c’est là réellement la conclusion du livre d’Aubert et Gaulejac. Voyons quelle réponse ils ont à y apporter…

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Le premier paragraphe est clair : nous savons ce qui ne va pas. Mais on n’a rien pour le résoudre.

Nous avons nous-mêmes creusé notre tombe – construit une société d’être humains qui n’aura bientôt plus rien d’humain – et maintenant, nous sommes coincés. [6]

Une piste de réflexion, pourtant, dans cette conclusion…

Il est urgent de reprendre un débat approfondi  sur le capitalisme et sur la mission de l’entreprise, afin de sortir de la logique de guerre qui détermine actuellement tous les discours produits sur ce thème. Mais comment contrebalancer la logique du profit ?
— N. Aubert et V. De Gaulejac, Le Coût de l’excellence

Tout est dit. Je vous laisse vous interroger ; moi, j’ai une psychothérapie à suivre, histoire d’essayer de retrouver qui je suis. Je recommencerai à m’investir réellement dans la société une fois que j’aurai compris comment m’investir dans moi-même avant tout. Après tout, c’est un peu ce qu’on nous apprend aussi : moi avant les autres.

Hé bien voilà, presque cinq mille mots, ma foi ! J’ai fait quelques digressions mais dans l’ensemble, je suis contente de cette reprise de blog. Espérons que les prochains articles seront moins espacés.

En attendant, n’hésitez pas à me faire part de vos réflexions ou de votre vécu. Vous pourrez même me dire que j’en fais trop ou que je suis trop pessimiste. Vous ne seriez pas les premiers. C’est vrai qu’au fond je décrie beaucoup sans apporter de réponse : je n’en ai pas moi-même. Je suis totalement ouverte au débat, après tout, je n’ai pas plus de réponses que les auteurs des livres ; et je crois que nous sommes, quelque part, tous concernés.

Merci d’avoir lu, et rendez-vous au prochain article.

Lia

Point bibliographique :

(J’aime pas faire les bibliographies, alors vous aurez le minimum, désolée. Les normes bibliographiques me collent des boutons… Le cauchemar des mémoires.)

  • Beard G., « Neurasthenia or Nervous Exhaustion« .
  • Devereux G., « Ethnopsychoanalytic Reflections on Neurotic Fatigue » in Basic Problems in Ethnopsychiatry.
  • Freudenberger H., L’Epuisement professionnel, la brûlure interne.

[1] Sur ce point, une petite anecdote : j’avais accompagné un ami à Pôle Emploi Spectacles, à Lyon. Pendant qu’il avait son entretien avec son conseiller, j’ai pu apprécier le travail de la personne à l’accueil, un petit bout de femme énergique qui indiquait clairement aux gens ce qu’ils avaient à faire et les aidait au maximum, même si parfois, certains haussaient le ton, l’agacement prenant le dessus. Au bout d’un moment, je suis allée la voir, ai présenté mon cursus, et lui ai demandé comment on faisait son job. Elle a soutenu mon regard et m’a asséné des mots que je ne suis pas près d’oublier.

« Vous avez un master ? Vous êtes trop diplômée. Ils ne veulent pas des gens qui réfléchissent trop. Je vois votre profil, on est beaucoup comme vous ici. Si vous voulez vous faire insulter à longueur de temps, par les gens qui viennent, par vos supérieurs, si vous voulez passer votre journée à courir, si vous voulez faire des journées de 10h non-stop malgré ce qu’il y a écrit sur votre contrat, si vous voulez ne jamais pouvoir faire ce pour quoi vous avez signé, si vraiment vous tenez à ne jamais avoir un poste stable, alors vous êtes au bon endroit. Mais si vous voulez aider les gens, réellement, alors ne postulez pas à Pôle Emploi. Je vous le redis. Vous pourrez peut-être trouver d’autres organismes plus réglo, je n’en suis pas sûre. Mais pitié. Tout, mais pas Pôle Emploi. Ca vous détruirait. »

Je n’ai pas insisté. Je suis retournée m’asseoir, j’ai observé les gens. Tous, les mêmes interrogations, les mêmes préoccupations, les mêmes sujets de rancoeur. Je l’ai observée, elle, qui faisait son travail, et j’ai compris ce qu’elle m’a dit. Ils ne sont plus assez, dans cette usine à gaz, et on en enlève encore. Plus de chômeurs, moins de conseillers. Et le but n’est pas d’aider les chômeurs. Le but est de faire un bon chiffre. Quitte à les envoyer n’importe où.
Sinon, avant ça, j’ai voulu être conseillère d’orientation-psychologue. Devinez quoi ? Petit à petit, le métier disparaît : de plus en plus, on demande aux profs d’assurer ce rôle. Ca tombe bien, les profs, ils n’ont que ça à foutre, ils ne rament pas déjà assez. Et puis j’ai vu la formation dispensée par l’Education Nationale aux COP. Autant dire qu’avec un truc pareil, à moins d’être dévoué corps et âme et franchement masochiste, on n’aide personne. Encore que, remarquez, c’est peut-être mon profil au fond. Je commence à vraiment me poser des questions.
En vrai, je commence à me dire que si je veux aider les gens, j’ai meilleur temps d’aller directement dans la rue et de parler aux gens. Mais ça, ça me fera pas bouffer, vous comprenez. C’est toujours une histoire d’argent.

Quand même fascinant comme ces histoires de fric nous font perdre toute préoccupation humaine…

[2] Autre exemple pas plus tard que ce matin : dans le bus, cette femme au téléphone derrière moi, parlant d’une connaissance. « Ben non, ça va pas bien au boulot, elle aime plus ce qu’elle fait, elle est à moitié folle, elle est triste, à 47 ans c’est la honte quand même. » Voilà : la honte. Et ce n’est pas une opinion isolée : c’est celle de la majorité. Mais à quoi pensons-nous ?

[3] La citation vient en réalité du magistral De l’autre côté du miroir et ce qu’Alice y trouva de Lewis Carroll. Quand je l’ai étudié, en master d’anglais, je n’y ai à vrai dire pas particulièrement vu une critique sociale, en tout cas pas sur ce point. Maintenant, j’aurais bien envie d’en faire une énième relecture. Il faudra que je vous poste des bouts de mon mémoire, à l’occasion, tiens.

[4] Franchement, la suite du paragraphe est passionnante, tout ce chapitre est extraordinairement éclairant et d’actualité malgré ses 25 ans d’âge, mais je n’ai pas la force de tout vous mettre. D’une, ce serait sans doute indigeste pour vous, et de deux, ça me renvoie à plein de souvenirs douloureux. Pour moi. Pour Narcisse, à qui j’arrive encore à trouver des excuses (tout est explicable en psychanalyse, après tout ; mais bordel, ça n’excuse rien et ça n’excusera jamais rien). Et puis bon, on rentre dans la psychologie clinique, et je vais être honnête avec vous : la psychologie clinique, ça farfouille, ça trifouille, je n’y comprends pas grand chose et pourtant ça me rend affreusement agressive. Lire du Freud me donne envie de tuer des gens. Ce n’est pas un hasard ; c’est ce qu’on appelle un réflexe défensif (ah tiens ? J’en aurai parlé dans cet article finalement), l’agressivité comme système de protection (vous n’avez jamais remarqué à quel point les gens en tort pouvaient se montrer violents ?). Moi c’est un peu mon « ultime rempart », alors quand je suis en colère, je fais tout mon possible pour m’écouter.

[5] Imaginez un enfant à qui on donnerait un paquet de cartes, et, pointant le château de Chambord, on lui dirait « Tiens, fais un château comme ça avec ces cartes, tu verras, ». L’enfant, toute à son imagination, bataille pour mettre ses cartes les unes sur les autres, et quand enfin il a plusieurs étages, il commence – dans son émerveillement enfantin – à être fier de sa construction, la société balance un grand coup de pied dedans en disant « C’est nul ! Ce n’est pas aussi beau que l’original ! Tu devrais avoir honte ! » Voilà, les idéaux sociaux, c’est ça. Un truc totalement inaccessible, mais qu’on nous présente au départ comme facile d’accès. Ca ne s’applique pas qu’au travail, bien sûr. Je suis sûre que vous saurez trouver d’autres applications : il n’y a pas besoin d’aller bien loin.

[6] Tant Freudenberger qu’Aubert et Gaulejac établissent un parallèle avec le mythe d’Icare : nous sommes ceux qui avons construit nos ailes pour nous approcher au plus du soleil et maintenant nous nous y brûlons. Le terme de burn-out ne vient pas de nulle part.